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Discussion: Le piano de Bartók

  1. #1
    Membre Avatar de Jacques
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    Le piano de Bartók

    C'est en fait juste une petite question simple et naïve que je me permets de poser ...

    Il n'y a pas si longtemps, sauf erreur entre 1991 et 1999 (ou 2000), le pianiste hongrois Zoltán Kocsis a enregistré pour Philips une intégrale du piano seul de Béla Bartók en 8 disques. La croyant "définitive" - ou "insurpassable" -, je l'ai achetée volume après volume. On la trouve maintenant dans cette boîte, parfois proposée à un prix qui n'est guère supérieur à celui d'un seul de ces volumes quand ils étaient vendus séparément (!) :




    Or, je tombe maintenant régulièrement chez mon disquaire habituel sur des disques Hungaroton qui font à l'évidence partie d'une nouvelle intégrale, le premier d'entre eux se présentant ainsi :




    L'un(e) d'entre vous connaîtrait-il (elle) cette nouvelle () série, qui me semble devoir être encore plus exhaustive que la précédente ? Et le cas échéant, en quoi serait-elle meilleure sur le plan interprétatif ou technique ?

    Merci d'avance .


    Jacques

  2. #2
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    Jacques j'ai évoqué sur un fil cette nouvelle série Bartok chez Hungaroton !
    Concernant le piano il s'agit bien des mêmes enregistrements que ceux proposés par Philips et mal distribués en France dans les années 90, plus quelques raretés qui ne devraient pas bouleverser la marche du Temps ( mais des maboules de Bartok iront voir tôt ou tard de quoi il retourne ! )
    Les oeuvres orchestrales enregistrées par Kocsis, cette fois à la baguette donc, sont superbes !

    thierry

    Pour plus d'infos allez donc voir ce site : http://www.bartoknewseries.com/

  3. #3
    Membre Avatar de Jacques
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    Merci Thierry .

    Je crois que je sais maintenant déjà à peu près tout (et pardon de n'avoir pas vu le fil auquel vous vous référez ).

    Sur le site Amazon.fr, j'ai écouté des bribes de certaines des pièces inédites figurant sur le premier volume de cette série Hungaroton du piano de Bartók. Elles m'ont paru bien jolies et "consonantes", mais sans plus.

    Et comme j'adore ce compositeur mais sans en être totalement "maboule" () au point de vouloir absolument tout connaître et posséder de lui, je crois donc que je vais m'intéresser surtout aux oeuvres orchestrales dirigées par Kocsis .

    Jacques

  4. #4
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    Pour me faire pardonner (... ), je balance ci-dessous une vidéo montrant Kocsis jouant le premier mouvement de la Sonate pour piano [BB 88 / Sz 80] de Béla Bartók. Elle figure au début du volume 4 de mes disques Philips.

    Sur cette vidéo, Kocsis la joue en public, en 2002. Avec une maîtrise que je qualifierai de proprement stupéfiante (on ne pouvait d'ailleurs guère attendre moins d'un tel spécialiste) .




    Jacques

  5. #5
    Membre Avatar de thierry h
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    Splendide ! Splendide ! Splendide !

  6. #6
    Membre Avatar de Jacques
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    Une petite remarque .

    Avec le titre que j'ai donné au fil, "Le piano de Bartók" (et non pas, par exemple, "Kocsis au piano dans Bartók"), je voulais laisser la porte ouverte à d'autres interprètes. Prudemment, je n'ai pas pour autant mis ce fil dans la section "Claviers", où c'est plutôt de l'oeuvre elle-même qu'il se fût agi (un corpus assez considérable, d'une grande complexité, dont j'aurais eu de la peine à parler personnellement)

    Quand j'étais gamin et étudiais le piano, j'ai eu très peu de contacts avec cette musique. Des copains que j'avais étudiaient pourtant quelques pièces de Bartók (des choses techniquement abordables, tirées des Six Danses populaires roumaines ou des Dix Pièces faciles), et j'en étais un peu jaloux ( ).

    Il en résulte que pour ce répertoire, où contrairement à celui d'autres grands compositeurs (à commencer par Bach) mes oreilles sont moins enclines à la comparaison et à la critique, j'ai assez peu d'interprètes dans ma collection : des récitals par Michel Béroff (un double album EMI enregistré entre 1976 et 1978), par Roland Keller (un disque Saphir avec des oeuvres de la période 1903-1911), par Zoltán Kocsis - déjà ! - (un album Denon de 1986), par Dezsö Ránki (un triple album Teldec enregistré vers 1977) et par Jenö Jandó (en fait, les deux premiers volumes de l'intégrale qu'il a entrepise pour Naxos en 1998). A part ça, c'est Kocsis qui domine et "se taille la part du lion", vu sa remarquable intégrale récente (complète ou pas).

    Pourtant, bien d'autres pianistes, certains plus anciens, brillent - ou ont brillé - dans ce répertoire. En particulier György Sándor [1912-2005] qui fut l'élève et l'ami du compositeur et a notamment enregistré une "intégrale" de l'oeuvre pour piano de Bartók (sans doute incomplète car elle consiste, à ce que je crois savoir, en quatre disques publiés par le label Vox). Mais j'avoue ne pas bien connaître ce qu'ils ont fait.

    Alors, si d'autres souhaitent donner leur avis sur ces diverses interprétations et versions, ils seront les bienvenus .

    Jacques

  7. #7
    Membre Avatar de Alfredo
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    Une leçon de toucher et de musicalité, là où d'autres privilégient le percussif:








  8. #8
    Bonjour Jacques, il y a avait cette discussion dans laquelle vous trouverez peut-être votre bonheur.

    J'en profite pour ajouter Iren Marik :


  9. #9
    Membre Avatar de Jacques
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    Bonsoir, Alfredo et Vernin . Et un grand merci pour vos messages.

    Alfredo, j'ai été frappé, en écoutant les trois extraits que vous avez montrés (vidéos), par la manière dont Bartók interprétait sa propre musique. Il nous donne en effet une grande leçon de toucher et de musicalité, ce qui va à l'encontre de bien des idées reçues.

    En réécoutant ce soir les enregistrements de Michel Béroff, très à l'aise dans ce répertoire (en concert, je l'ai entendu dans le Concerto pour piano No 2 et ce fut un véritable triomphe), je l'ai quand même trouvé parfois un peu inutilement "percussif" (dans la Sonate, notamment, il l'est même encore davantage que Kocsis, ce qui n'est pas peu dire). Mais j'aime quand même bien son récital.

    Voulant faire un petit "comparatif" des enregistrements que j'ai de la réduction pour piano, par Bartók lui-même, de sa célèbre Suite de danses [BB 86b / Sz 77], j'ai retrouvé ce récital d'András Schiff (Denon 1984) que j'avais oublié :



    Or, Schiff est justement moins "percussif" dans cette oeuvre que ses compatriotes et collègues Jandó et - surtout - Kocsis. Mais sa version, je crois, n'a rien à envier à celles des deux autres. A tout le moins, la jolie "ritournelle" qui relie chacun des morceaux y gagne en sensibilité et (c'est du moins mon sentiment) en nostalgie.


    Vernin, j'ai évidemment trouvé mon bonheur dans l'ancien fil que vous avez signalé (je suis même assez confus de ne pas l'avoir parcouru auparavant ).

    Quant à Iren Marik interprétant "Soir en Transylvanie" (on trouve aussi parfois le titre "Veillée chez les Sicules"), elle m'a beaucoup ému (c'est d'ailleurs souvent le cas quand j'entends ce petit chef-d'oeuvre, qui a le don de me remplir de nostalgie). Je dirai même que son interprétation me touche davantage que celle de Kocsis, qui à mon avis ne "nuance" pas suffisamment.


    Pour terminer, comme j'ai repris la lecture d'un ouvrage qui dormait depuis une éternité sur un rayon de ma bibliothèque (publié chez Stock en 1981, il s'intitule "Béla Bartók - Musique de la vie - Autobiographie / Lettres et autres écrits choisis, traduits et présentés par Philippe A. Autexier"), je reproduis ci-après les premiers paragraphes de sa préface, qui mettent en lumière un aspect assez particulier de la personnalité étrange de Bartók :

    "Au cours de l'un de mes premiers séjours à Budapest, j'eus une longue conversation avec un vétéran de la musique hongroise contemporaine. A la fin, je demandai à mon hôte s'il avait connu Bartók. Sa réponse fut surprenante : «J'ai au moins connu beaucoup de ses œuvres. Pour le reste, il ne m'a jamais adressé qu'un seul mot, Igen [Oui], et il voulait en fait dire Nem [Non] !» Une brève histoire me fut contée en guise d'explication :

    Budapest, un soir d'hiver. Le téléphone sonne. Monsieur Béla Bartók saisit le combiné :
    Oui...
    Bonsoir, Maître. Excusez-moi de vous déranger, mais votre ami le professeur Kodály m'a conseillé de le faire. Je suis un jeune compositeur et aimerais connaître...
    Une sonnerie interrompt l'élan de la phrase toute préparée : Maître Bartók a raccroché ! Il n'aime pas qu'on le dérange, il n'aime pas qu'on s'introduise grâce à un tiers et il considère que la composition ne s'enseigne pas. En conclusion, il n'a aucun avis, aucun conseil à prodiguer à son jeune interlocuteur et il coupe simplement la communication.

    Cette anecdote, qui fait d'abord sourire, est un point de départ presque idéal pour méditer sur la personnalité de Bartók, ne serait-ce que parce qu'elle révèle le refus absolu de toute concession et de toute mondanité. Une telle attitude ne trahit pas l'irascibilité d'un être, mais bien au contraire le profond sentiment humain qui se cache derrière cette rigueur (les lettres de Bartók à ses proches en sont les témoins émouvants). En ce sens, le caractère d'un Bartók est exactement à l'opposé de celui d'un Beethoven. Mais surtout : il est plus abscons, il ne se laisse pas saisir facilement et n'en est que plus attachant. Ce qui est vrai de l'œuvre l'est ainsi tout autant de l'homme. La douleur de celui-ci engendre la splendeur non moins douloureuse de celui-là, un peu à la manière du théorème de Lucian Blaga :

    Aucune souffrance n'est si grande
    Qu'elle ne puisse se muer en chant."


    Jacques
    Dernière modification par Jacques ; 21/04/2009 à 22h58.

  10. #10
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    Je ne suis pas aussi amateur de Kocsis dans Bartok.
    Pour moi le meilleur c'est Ranki !
    Son concerto n°3 est toujours pour moi ce qu'on a fait de mieux et les Microkosmos....
    Il a joué au TCE le second concerto, inoubliable.
    Il y a un enregistrement de Stephen Bishop de En plein air dont je garde un très bon souvenir.
    Frédéric
    Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes.Proverbe Shadok

  11. #11
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    Il y a une parenté assez nette entre l'écriture de Bartok et celle de Prokofiev, je me suis toujours demandé quelle connaissance l'un avait de la musique de l'autre - et plutôt quelle connaissance avait Prokofiev de la musique de Bartok, étant donné qu'il est de 10 ans son cadet. Bon, c'est pas la même chose, c'est sûr, mais il y a un air de famille; dans cette sonate entre autres.

  12. #12
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    Citation Envoyé par Couack Voir le message
    Il y a une parenté assez nette entre l'écriture de Bartok et celle de Prokofiev, je me suis toujours demandé quelle connaissance l'un avait de la musique de l'autre - et plutôt quelle connaissance avait Prokofiev de la musique de Bartok, étant donné qu'il est de 10 ans son cadet. Bon, c'est pas la même chose, c'est sûr, mais il y a un air de famille; dans cette sonate entre autres.
    Pourquoi pas, moi, je pense à l'allegro barbaro et à la toccata de Proko.
    Frédéric
    Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes.Proverbe Shadok

  13. #13
    Membre Avatar de Couack
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    oui, c'est aussi un bon exemple

  14. #14
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    Bonsoir, Zimrilim et Couack .

    Nos avis se rejoignent (cf. les pianistes, ainsi que cette parenté - en tout cas jusqu'à un certain point - entre les écritures de Bartók et de Prokofiev) .

    Zimrilim, parmi mes plus beaux disques Bartók, je mets certainement en tête (il y en a bien sûr d'autres, mais ils concernent avant tout des chefs, comme Fritz Reiner dans la Musique pour cordes et le Concerto pour orchestre) :

    - le triple album Teldec avec Deszö Ránki dans Microkosmos et Pour les enfants ;

    - Stephen Bishop Kovacevich dans les Trois concertos pour piano et orchestre, avec Colin Davis et le LSO (un disque Philips, avec des enregistrements de 1968 et 1975) .

    Jacques

  15. #15
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    J'ajouterai, le divertimento par Fricsay, la Musique pour cordes par Boulez, le concerto pour orchestre, par Ancerl ou Fischer. Ou bien la sonate pour deux pianos et percussions par la famille Casadessus et Drouet.
    Mais enfin on était plutôt dans le piano, non ?
    Le disque de foldes est plutôt chouette !
    sinon pour les concertos, il y a le 1 et 2 par Pollini, le 1 par Serkin et le 3 par Annie Fischer. Barenboim, n'est pas mal non plus dans le 1.
    Frédéric
    Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes.Proverbe Shadok

  16. #16
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    La musique pour cordes et le divertimento par Gunther Wand n'ont jamais été réédités en CD ?... (Après on reparle du piano, promis! )

  17. #17
    Membre Avatar de Jacques
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    Je remercie Zimrilim et Alfredo pour les nouvelles pistes qu'ils ont fournies. Je ne peux toutefois pas répondre à la question posée par Alfredo.

    Cela dit, je fais maintenant bien pire qu'eux () puisque je m'écarte du sujet restreint "piano" pour prendre encore davantage de recul, ayant pioché dans le bouquin que j'ai mentionné pour voir ce que Bartók aurait pu dire de Prokofiev (certaines analogies ont été remarquées à juste titre dans l'écriture pianistique des deux musiciens). Mais comme vous le verrez, on reste quand même largement dans le piano .

    Les écrits de Bartók reproduits dans le livre de Philippe A. Autexier montrent que notre compositeur (qui s'exprimait en allemand aussi bien qu'en hongrois) avait en tout cas une connaissance très étendue de la musique des autres. On y découvre aussi plein de petites anecdotes intéressantes pour moi, comme le fait que Bartók est venu à Lausanne pour y jouer lui-même, le 22 février 1939, son Deuxième concerto pour piano sous la direction d'Ansermet (si j'avais pu remonter dans le temps, j'aurais volontier choisi ce concert plutôt que celui de Béroff donné au même endroit des décennies plus tard ).

    Bartók ne dit pourtant absolument rien de Prokofiev, pas plus d'ailleurs que de Chostakovitch (à propos de ce dernier, on peut quand même se reporter à la citation musicale incluse par Bartók dans son Concerto pour orchestre, un "clin d'oeil" qui ne fait rien présager de très bon sur ce qu'il en connaissait et pensait). Quant à Stravinsky, il l'admirait mais pouvait se montrer sévère, comme dans ce passage d'une lettre qu'il écrivit le 7 février 1921 à Philipp Heseltine : "J'ai eu récemment l'occasion de voir de nouvelles publications de Stravinsky et je dois dire que je suis tout à fait déçu. Parmi toutes ces oeuvres, les seules qui me plaisent sont les "4 chants russes" [en franç.] et "Pribaoutky". Même celles-là ne sont que de l' "art miniature". Sa "Piano Rag Music" [1919] est singulière, mais quelque peu sèche et futile. Mais les autres oeuvres, son "Rag Time pour 11 instruments" [1918], ses pièces pour piano "à 4 mains" [en franc., 1917], etc. ne sont même pas singulières. J'attendais quelque chose de vraie grandeur, de vrai progrès, et je suis vraiment très triste de ne pas avoir trouvé du tout ce que j'attendais".

    Sauf à des compositeurs comme Kodály (évidemment), Bartók n'écrivait aussi pas beaucoup à ses collègues. Il y a quand même quelques correspondants inattendus, comme le compositeur anglais (d'origine allemande) Frederick Delius à qui il adressa le 7 juin 1910 une lettre particulièrement chaleureuse.

    Bartók ne se privait pourtant pas d'éloges sur certains compositeurs qu'il vénérait, en particulier Debussy et Ravel. Il en chanta les louanges notamment peu après la mort de Ravel, dans un texte publié en 1938 que je reproduis ci-dessous (à ce sujet, il faut aussi tenir compte du fait que Bartók était alors considéré en Allemagne comme un musicien "dégénéré", ce qui explique largement ses propos sévères sur l'influence germanique exercée en Hongrie) :

    "Au point de vue politique et culturel, la Hongrie a souffert pendant des siècles de la proximité de l'Allemagne; c'est là un fait que personne n'ignore. Cependant, nos élites intellectuelles se sont insurgées de tout temps contre cette situation anormale et ont reconnu que l'esprit latin — en tout premier lieu l'esprit français — est infiniment plus proche du génie hongrois que l'esprit germanique; et c'est pourquoi cette élite s'est toujours orientée vers la culture française, qu'elle a considérée comme étant la plus conforme à sa nature. Sur le plan de la musique, il n'en est pas moins évident, et d'ailleurs parfaitement compréhensible, que cette tendance s'est heurtée à l'absolue hégémonie de la musique allemande qui a régné durant trois siècles, jusqu'à la fin du XIXème. C'est alors qu'un tournant s'opère : Debussy apparaît et, dès lors, l'hégémonie musicale de la France se substitue à celle de l'Allemagne.

    Les jeunes musiciens hongrois du début de ce siècle, parmi lesquels je me trouvais, s'étaient déjà orientés dans d'autres domaines vers la culture française. On imagine aisément la signification que prenait à leurs yeux l'apparition de Debussy. La révélation de cet art leur permettait enfin de s'orienter également vers la culture musicale française. La situation devint beaucoup plus stable et prit toute sa signification quand nous connûmes la musique de Maurice Ravel. Il ne s'agissait plus, en effet, d'un fait isolé et accidentel. La simultanéité de la production de Debussy et de celle de Ravel, toutes deux tellement significatives, avec tout ce qu'elles ont à la fois de commun et de différent l'une et l'autre, a définitivement assuré la place prépondérante à la musique française pendant le premier tiers de ce siècle. — L'apparition d'un génie isolé, quelle que soit son importance, peut ne pas être tout à fait convaincante relativement à la situation de la musique d'une nation; on peut l'attribuer au seul hasard; la rencontre de deux cas analogues est plus probante et, en tout état de cause, on peut en déduire qu'on se trouve en présence d'une sorte de cristallisation d'un phénomène produit par l'atmosphère du pays.

    Et voici pourquoi, à notre point de vue hongrois, aux côtés de celui de Debussy, le génie de Ravel a une si grande signification."


    Jacques

  18. #18
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    Merci Jacques, c'est tout à fait passionnant Reste à voir maintenant si Prokofiev de son côté a parlé de Bartok...

  19. #19
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    Citation Envoyé par Couack Voir le message
    Reste à voir maintenant si Prokofiev de son côté a parlé de Bartok...
    C'est fort probable qu'il l'ait fait, vu que Prokofiev ne s'est installé en URSS qu'à partir de 1936 et a ainsi eu accès à pas mal d'oeuvres de Bartók (avant, car la musique du compositeur hongrois n'était pas spécialement appréciée ou même jouée dans l'empire stalinien -- tout comme d'ailleurs celles de Rachmaninov, ce "réactionnaire tsariste", ou de Stravinsky, ce "cosmopolite bourgeois", pour des raisons avant tout "idéologiques" ).

    Malheureusement, je ne dispose pour l'instant sur Prokofiev que du petit livre de Claude Samuel (Seuil, collection "Solfèges", dans sa réédition de mai 1995), qui est d'ailleurs fort bien fait. Mais peu de lettres ou écrits de Prokofiev y sont reproduits. Et si je me réfère à l'index final de ce livre sur Prokofiev, le nom de Bartók n'y est pas davantage cité (même pas une seule fois !) que celui de Prokofiev dans le livre d'Autexier sur Bartók.

    C'est frustrant (), car ça donne un peu l'impression de deux univers qui s'ignorent. Alors qu'on perçoit très bien ce que Prokofiev et Bartók avaient en commun (en tout cas le caractère "percussif" - à l'époque qualifié par certains de "barbare" - de plusieurs oeuvres qu'ils ont consacrées au piano).

    Mais peut-être que quelqu'un pourra nous éclairer sur leurs opinions réciproques ?

    Jacques

  20. #20
    Membre Avatar de Theo B
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    Pour ma part, je pense que c'est une vraie question, mais qui ne devrait pas être posée selon les termes généralement acollés aux musiques de Bartok et de Prokofiev, la notion de percussivité en particulier.

    Je crois qu'une chose fondamentale pour comprendre leurs musiques pour piano, c'est de comprendre le contexte d'évolution de l'instrument lui-même. Le premier tiers du XXe siècle, c'est l'émergence irrésistible des grands styles, écoles, concours, dans l'interprétation pianistique. Et, même si l'Allemagne tire encore son épingle du jeu, il y a trois grands pôles qui se constituent: l'Autriche-Hongrie, mais rapidement, l'histoire faisant son oeuvre par la suite, plus que la Hongrie d'une part, et la Russie et la Pologne, puis l'URSS d'autre part.

    Bartok doit toute son approche du piano à l'enseignement de Thoman et à l'influence très forte de Dohnanyi, qui certes n'a que six ans de plus que lui, mais est en train de devenir l'un des tous plus grands pianistes reconnus en Europe occidentale, avec Schnabel. On le présente comme le successeur de Liszt, et c'est dans ce même mouvement d'émergence d'une école de piano hongroise que se produit le phénomène de réappropriation du modèle et de l'icône lisztiens, alors que Liszt n'a jamais été hongrois... Mais c'est l'imaginaire qui compte!

    Quoiqu'il en soit, Bartok est indéniablement un produit, dans son rapport à l'instrument comme dans une bonne partie de son imaginaire musical, d'uns des principaux phénomènes de développement d'une culture pianistique authentique, ce qui à mon avis comprend quatre critères:
    1. Un père fondateur (Liszt)
    2. Une tradition d'interprétation fortement caractérisée des grands anciens, Beethoven en tête. Dohnanyi en est l'initiateur, Bartok, Sandor, Sebok, Fischer, Solti suivront, puis Kocsis et Ranki.
    3. Une unité, éventuellement avec des variantes, dans les formes d'exigences techniques cultivées, et plus généralement un rapport commun aux idéaux techniques pianistiques, à la transcendance sonore, au chant, etc. Et de fait, de Dohnanyi à Ranki en passant par Bartok et Fischer, on retrouve une culture pianistique commune.
    4. Une relation forte entre les grands interprètes et leurs compatriotes compositeurs, et un jaillissement créateur en conséquence: et bien sûr, une identité stylistique forte. Dohnanyi, Kodaly, Bartok, puis Ligeti.

    Si l'on prend le cas de Prokofiev, bien sûr, cela fonctionne:

    1. Tchaïkovsky.
    2. A. Rubinstein, Prokofiev, Neuhaus, Igumnov, Blumenfled, Zak...
    3. Selon que l'on prend l'un ou l'autre des précédents...
    4. Prokofiev/Zak>Richter, Gilels, Egorov, Virsaladze; Rachmaninov>Scriabin>Sofronitsky Hoffman/Cherkassky/Horowitz...

    Je crois que considérer tous ces éléments (un peu plus posément et sérieusement que je ne le fais ici, évidemment) donne d'innombrables clefs pour approcher les oeuvres de Bartok comme de Prokofiev, c'est-à-dire en approcher le style, le type d'imaginaire à l'oeuvre, de rapport à la phrase musicale, à l'expression, aux sonorités. Et je crois surtout que, dès lors qu'une écriture pianistique se développe dans le cadre d'une culture pianistique de très forte personnalité, au contact, justement, de très fortes personnalités d'interprètes et de professeurs, il ya forcément une relation stylistique de cette écriture avec la culture du grand répertoire classique et romantique.

    Donc, je pense que pour comprendre la musique pour piano de Bartok, il faut se figurer comment Bartok entendait et jouait Beethoven, ce qui n'est pas très difficile. Idem pour Prokofiev.

    Et la dernière conséquence de tout cela, c'est qu'il y a nécessairement à partir de là une dimension de chant, de vocalité, de lyrisme qu'il est toujours à retrouver dans les oeuvres de Prokofiev et de Bartok.

    Je suis d'accord avec Frédéric: Ranki apparait beaucoup plus comme le dépositaire de la tradition hongroise, en ce sens que, d'une part il est intrinsèquement plus fort que Kocsis au piano, et surtout (mais c'est une conséquence) parce que Kocsis a contributé à ancrer dans l'imaginaire standardisé du disque l'image du Bartok, et plus généralement du piano hongrois barbare et percussif. Mais quand on compare le chant de Ranki et celui de Kocsis dans Mozart, on comprend pourquoi l'un cogne plus que l'autre dans Bartok...

    Un critique avait écrit au sujet du 2e concerto par Ranki au TCE cette année que c'était étrange, que cela "chantait trop" et n'était pas assez percussif!!. Tout simplement parce que l'on ne sait plus que le 2e de Bartok, cela doit chanter de partout, alors que c'est l'évidence même. Problème: cela suppose vraiment une technique hors-normes. Mais on comprend mieux cela en écoutant Dohnanyi jouer le premier mouvement de l'opus 109, en comparant Fischer et Ranki dans l'opus 27/1 par exemple, ou dans le 2e Concerto de Liszt. Tout le terreau commun est résumé là-dedans.

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