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L’homme s’était cru attaché au mât d’un navire, à l’image d’Ulysse se refusant à être libre de ses actes lorsque les sirènes chanteront…
Mais il avait très vite déchanté.
Une chaleur de four crématoire pompait toute l’eau de son corps, le transformant en momie. Perles de rosée salées prenant la poudre d’escampette par grappes entières, un jour de canicule… Epouvantail exposé au soleil après l’orage pour effrayer l’arc-en-ciel ? Couenne que le feu d’un barbecue boucane dans le jardin d’un boucher ?
Un souffle de sirocco lui giflait le visage… fouettait son torse, ses membres… Ses longs cheveux féminins mal tricotés, ses poils frisés de bouc, sous l’effet de la suée, faisaient barrage à l’haleine du dragon… mais pour combien de temps encore ?
Il toussait si fort que des remontées gastriques lui irritaient le larynx. Il était cerné… dehors, dedans… Il ne pouvait émettre le moindre son sans aggraver son mal de gorge. Une soif intense changeait sa langue en boule de papier. Elle n’allait pas tarder à se consumer, à son tour…
Il était nu, il n’avait jamais autant transpiré.
Sa cervelle, en surchauffe, se liquéfiait. S’écoulaient de ses oreilles d’étroits ruisseaux de cérumen – à moins que ce ne soit une fuite de cerveau. Nul doute que s’il survivait à la cuisson, il émergerait de la marmite aussi amaigri qu’un anorexique. D’ailleurs, un obèse y aurait retrouvé la ligne en moins d’une heure… mais serait mort asphyxié. Certaines parcelles casanières de sa matière grise fonctionnaient toujours, lui permettant d’élaborer de timides hypothèses, pour la plupart fantaisistes. Malgré cela, dans une poignée de secondes, son crâne sonnerait aussi creux qu’un coquillage abandonné sur la plage d’une île déserte. On n’y entendrait même pas la mer…
Il ne serait bientôt plus qu’un squelette et ses rotules s’entrechoqueraient, aimantées par la trouille… L’accompagnerait une symphonie macabre jouée au xylophone…
Il divaguait, la folie s’invitant à la fête barbare.
La corde qui le saucissonnait, rôti humain offert en sacrifice à une tribu de cannibales, tailladait sa chair, dessinant sur sa peau des entrelacs sanguinolents. C’était comme si l’on avait utilisé du fil de fer barbelé pour l’attacher à un poteau de torture.
Il percevait un étrange crépitement et une odeur de soufre lui titillait les narines. On lui avait bandé les yeux. L’oxygène se raréfiait, ses poumons réclamaient leur pitance, il suffoquait… Giclant de son front, les gouttes de sueur dévalaient le toboggan de son corps ; quand elles atteignaient une plaie, il poussait des cris de damné. Ses pores devenaient de véritables geysers…
Des voix rauques s’élevaient de la foule de mâles en colère qui assistaient à cet autodafé d’un autre âge.
– Mort au manieur de mots !
– Qu’on brûle sa cervelle de papier !
– Le petit poulet va sentir le roussi !
– Son zizi va fondre comme une bougie !
– Pour lui clouer le bec, son croupion au barbecue, vite !
Des lueurs s’allumaient dans le soir, des torches grésillaient. Elles se rapprochaient en semant des étincelles pyromanes qui imitaient un ballet de lucioles. Procession aux flambeaux… flambeaux vomis par la nuit…
L’homme était ligoté à un pylône électrique fiché dans la terre meuble et l’on s’apprêtait à l’immoler. A ses pieds, dont les plantes étaient douloureuses, tant elles étaient grillées par les brandons, les pages de ses romans s’amoncelaient, déchirées puis jetées dans le bûcher par des quidams haineux, aux gestes mécaniques. Plus loin, des femmes pleuraient, la tête dans les mains, impuissantes. L’une d’elles, qui avait tenté de retenir son époux, avait été violemment frappée au visage par son propre fils.
L’homme bredouillait :
– Je vais rôtir, cuit par le feu de mes mots ! Qu’il en soit ainsi… au nom de la prose !
Les larmes avaient renoncé à souiller ses joues, dont la roseur virait au rouge. De toute façon, elles se seraient évaporées avant même d’apparaître à la fenêtre…
Une vilaine grimace déformait son visage qui tremblotait derrière l’écran de fumée charbonneuse.
Les flammes lui léchaient les jambes, prenant de l’altitude…
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