Je ne sais pas si c'est moi qui ai vraiment mauvais goût, mais outre que j'aime beaucoup les endives (avec ou sans jambon), le fait que quelqu'un de la trempe de Nic Hodges se soit sérieusement penché sur la musique de Beat Furrer a grandement accru ma curiosité à l'égard de cette dernière.
J'attends avec impatience les commentaires des uns et des autres!
Alors je vous le dis tout de suite, les miens vont être extrêmement négatifs : j'ai trouvé ça globalement mauvais et je vais vous dire pourquoi.
D'abord voici les cd dont il est question :
autant dire que j'ai creusé la question.
Le bilan de tout ça, c'est d'abord le sentiment d'une absence d'originalité : ce qu'il dit a déjà été dit des tas de fois, de la même manière et souvent mieux. Son quatuor n°3 par exemple, qui prend tout un cd avec des cordes pincées et des gargouillis semi-inaudibles agrémentés de silences très longs n'est qu'un ersatz du Codex Purpureus de Sciarrino (qui est un cran au-dessus question inspiration). Ses opéras tellement conceptuels qu'on n'y comprend rien ne sont que du Nono réchauffé et son piano austère du Leibowitz clignotant.
En général le truc de Furrer c'est le ponctuel, l'éclaté sériel plingplong. Un bling de piano par ci, un dzoing de corde par-là, et des silences partout. On peut aimer, mais il faut avoir un a priori hyper-positif pour ce genre de truc, que je n'ai pas : pour moi c'est une recette. A la rigueur ça peut marcher quand, comme Mark André, on a un sens des timbres instrumentaux, mais ici ce n'est pas vraiment le cas.
Les sonorités sont dures, austères, ça rappelle beaucoup les compositions de l'époque sérielle avec tout l'attirail qui va avec : éclatement des parties, notes clairsemées, écarts gigantesques, incohérence dynamique, un peu comme si le compositeur jetait des notes à droite et à gauche sans savoir exactement où elles allaient atterrir.
Je pourrais tout vous détailler oeuvre par oeuvre (j'ai pris des notes), mais je doute que ça ait un sens. Je me limite donc aux 2 opéras :
Begehren (Désir) est très atonal on the wave, très sériel, très éclaté, très conceptuel, forcément sinistre et très peu original - y compris le livret, basé sur le mythe d'Orphée et dont on a un peu entendu parler; inutile de se donner la peine de suivre l'histoire évidemment, c'est conceptuel, avec l'atirail habituel de murmures, cris hallucinés, et interminables silences lourds de sens.
Fama nappes spectrales, voix lointaines, intrigue inexistante, tenues interminables (dont une dans le suraigu qui dure plusieurs minutes et qui est un véritable supplice auditif), atonal flippant.
Mais il y a des gens qui adorent ça et qui le disent bien. Quelques bonnes feuilles trouvées sur le net :
"Bien plus que des commentaires abondants, c’est la réalisation de l’idée fondamentale dans la musique elle-même qui importe. Même le sous-titre «théâtre pour l’écoute» (Hörtheater) doit être interprété dans ce sens. Hormis la mise en scène, FAMA constitue en premier lieu un théâtre à écouter: l’action dramatique proprement dite ne se déroule pas sur scène, mais dans la musique. Le souci de «donner lieu à écoute» se réalise ici au sens littéral: dans FAMA, Beat Furrer a donné un lieu à l’écoute"
"Chez Beat Furrer, la forme se crée autant par la superposition de différents processus que par la répétition obstinée de figures dont le mouvement et l'automatisme vident les textures musicales de toute expression subjective. Comme le note Peter Oswald, dans sa musique, c’est par l’élimination de toutes les solutions approuvées lors du processus de composition que chaque détail doit arriver à sa forme définitive"
si avec ça on n'est pas fixé...Notez que chez Kairos on adore ce genre de commentaires à la mords-moi-le-nez, c'est le style de la maison.
voilà voilà. Et il y en a 9cd, le record pour ce label. J'espère qu'il y aura des fans.
Pour terminer quand même sur une bonne note, j'ai adoré ce disque de Bernhard Gander
et en particulier son oeuvre Bunny Games pour ensemble. C'est un joyeux foutoir : musique atonale en bouquets et en poussées, musique tonale de clavecin, bruits de voitures et autres éléments enregistrés, ce qui cimente le tout c'est une sorte de grotesque à coups de cuivres lourdauds, de second degré, et d'un certain talent de coloriste.
Sur le même disque j'ai moins aimé fluc 'n' flex pour accordéon (rien ne ressemble plus à une oeuvre de musique contemporaine pour accordéon qu'une autre oeuvre de musique contemporaine pour accordéon), par contre O pour accordéon et ensemble est très réussi. Très pouet coin, comme une pâte à modeler sonore, mais avec beaucoup de couleurs.
Globalement c'est à entendre, pour le coup c'est très personnel (l'ironie et le grotesque ne sont pas des ingrédients omniprésents dans la musique atonale).
Suite de l'exploration avec 4 cd de Gérard Grisey :
Grisey, compositeur prématurément disparu en 1998, est considéré comme un des co-fondateur du courant spectral avec Tristan Murail.
Sur ces cd on trouve respectivement :
1-
- Solo pour deux (clarinette & trombone)
- Anubis-Nout (clarinette basse)
- Stèle (ensemble)
- Charme (clarinette)
- Tempus ex Machina (ensemble)
2/3 Les Espaces acoustiques (série de 6 oeuvres composées entre 1976 et 1985) (2cd)
4-
4 Chants pour franchir le seuil, dernière oeuvre du compositeur (1998) pour voix et ensemble.
Il en existe un 5ème, que je n'ai pas pu entendre car il n'est pas sur la Naxos Music Library :
La musique de Grisey me laisse plutôt perplexe : on en fait un fondateur du courant spectral, et on peine à y déceler quoi que ce soit de spectral. Le plus souvent c'est de l'éclaté post-sériel sans odeur ni saveur (Anubis-Nout, Solo pour deux, Charme et quelques autres). A la limite dans certaines oeuvres des Espaces Acoustiques, parfois, on discerne vaguement l'idée spectrale (Partiels, Modulations), mais sinon...
Ce qui caractérise l'oeuvre de Grisey, c'est le gargouillis lointain (Prologue, Accords Perdus, Tempus ex Machina etc) et le râle d'agonie (4 Chants pour franchir le seuil où l'on croirait que la soprano chante au fond d'un seau).
On le juxtapose toujours à Murail : ce n'est pas lui rendre service, car Murail est un compositeur exceptionnellement doué, en particulier pour ce qui concerne l'orchestration. Je n'en dirai pas autant de Grisey, qui écrit une oeuvre sans couleur, mal orchestrée, et sans personnalité - tout est dans le concept, comme chez beaucoup d'autres.
In Vain : seule oeuvre du cd, plutôt plaisante dans l'ensemble, avec des sonorités liquides et des effets de nappes . Haas est souvent cité comme un des premiers spectraux avec Murail et Grisey : je le trouve plus intéressant que le second mais moins captivant que le premier.
Manuel Hidalgo :
Dans l'ensemble j'ai trouvé ça très beau.
Quatuor n°1 "Hacia" : Pizz et frottement d'accords atonaux mais non-dissonnants; très personnel, pas encore aussi séduisant que le n°2
Quatuor n°2 : Très original; de lents accords quasi-tonaux, calme aux sonorités dorées, avec des pizz étincellants; l'ensemble ne sonne ni tonal ni atonal, il n'y a pas de thème, mais c'est très bien tourné et on en redemande.
Einfache Musik : frottements et poussées d'accords tonaux et pizz, c'est sa recette, c'est très agréable - je n'ai pas compris le titre, cette manie des titres en allemand ça fait genre mais c'est pénible.
Seul bémol du cd : une orchestration de la grande fugue et des Bagatelles op.126 de Beethoven par Hidalgo qui occupent à elles seules plus de la moitié du disque. Je n'ai rien contre Beethoven, mais j'aurais préféré ici entendre 35 mn de Hidalgo en plus, plutôt que ces arrangements dont l'intérêt me semble très anecdotique. Du coup ça ne fait qu'1/2 cd de Hidalgo.
Toshio Hosokawa:
Là c'est sans discussion sublime du début à la fin : je ne serais pas étonné qu'il s'agisse d'un des plus beaux cd du catalogue Kairos. En tous cas c'est de loin le meilleur que j'aie entendu depuis le début.
Images I : frémissements de cordes, scintillances, une nette influence de Takemitsu dans cette orfèvrerie sonore et ces effets de bouquets et de nappes colorées, mais le langage reste très personnel; méticuleux, scintillant, froid.
Concerto pour saxophone : Toujours ce frémissement orchestral, ces nappes à la Takemitsu, ces scintillances féériques et inquiétantes, ce style délicat et contemplatif, et ici un saxophone qui est comme un souffle rauque, dans un esprit proche de Sciarrino,
Ferne Landschaft (je subodore que ça veut dire "paysage lointain") : nappes sonores inquiétantes et mystérieuses, très statique, avec toujours une basse immobile, des notes de harpe et de marimba qui tombent comme des gouttes d'eau, des cris d'oiseaux, des tambours, on se croirait presque dans une jungle tropicale - exactement ce paysage lointain évoqué par le titre.
Merci pour ces précieux commentaires, toujours évocateurs et stimulants.
Pour ma part je viens de me procurer le dernier Ablinger, précédemment cité. J'attends beaucoup du pianiste Nicolas Hodges, dont je viens de réécouter le magnifique disque consacré à Finnissy (chez Metronome). Je vous dirai si mes attentes ont été comblées...
J'avais justement prévu de me mettre à Finissy, j'ai déjà une pile de cd qui m'attend Je suis curieux de voir ce que vous allez penser de ce Ablinger. Une chose est certaine ; c'est au moins amusant à entendre, pour le reste je vous laisse juger.
Cassandre, n'est pas vraiment un opéra : une actrice lit un texte sur un fond sonore orchestral. Je n'ai pas aimé du tout, et ceci pour au moins 3 raisons :
- d'abord les mythes grecs il y en a ras le bol, ça fait 400 ans qu'on nous les sert à toutes les sauces depuis Monteverdi, et on peut estimer que le tour de la question a dû être fait plusieurs fois. Sans compter que le mythe de Cassandre et l'histoire de la guerre de Troie en général est un des plus adaptés : si encore on avait eu Circé, Calypso ou les Lotophages, bref quelque chose d'un peu moins téléphoné... Evidemment il y a le côte universel de ces mythes etc. Mais ceux qui reprochent à la musique classique son côté poussiéreux, guindé et vieilles barbes auront ici (encore) une cible facile. On rêve d'un mythe égyptien ou assyrien pour changer un peu, ou d'un conte de Grimm ou d'Andersen, ou une légende chinoise ou africaine, ou une pièce de littérature majeure, les sources d'inspiration ne manquent pas.
- Le livret, qui consiste en un monologue de Cassandre elle-même est aussi problématique. A mon avis c'est détruire tout le mystère du personnage que de le faire parler à la 1ère personne, et se livrer au vu et au su de l'auditeur à une théatrale introspection, voire à une dissection psychanalytique facile (papa, maman etc) des causes de ses gestes. C'est dans le mystère qu'il renferme qu'il était fascinant. Son explication annule tout, aux dépends de l'histoire elle-même. Sans compter que si vos souvenirs de l'Illiade sont un peu lointains, vous aurez du mal à suivre le fil de ce livret.
- La musique est très stéréotypée : à croire que les compositeurs contemporains ne savent exprimer rien d'autre qu'une angoisse froide et grise à coups de timbales et de vapeurs orchestrales.
Bref la musique est téléphonée, le livret un cliché intégral (Cassandre chez le psy) : je ne le conseille pas.