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Thread: Witold Lutoslawski

  1. #1

    Witold Lutoslawski

    Ce grand et touchant compositeur est un peu négligé depuis sa mort (du moins, les grandes oeuvres de la maturité).


    Il vit son père, Józef Lutoslawski, pour la dernière fois à l'âge de cinq ans, à la prison Butyrskaya de Moscou, peu de temps avant son execution par les Bolshévistes. Józef avait été un membre influent du parti Polonais National Democrate - le parti d'Ignace Paderewski, grand Pianiste Chopinien et Premier ministre de la Pologne libérée.


    L'un de ces frères, arrété par l'Armée Rouge vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale, fut déporté en Siberie, d'ou il ne revint pas.


    Pendant la dernière décennie de sa vie Witold soutint le syndicat Solidarité.


    C'est dire a quel point sa vie fut conditionnée par le totalitarisme, auquel sa famille paya un lourd tribut.


    Il découvrit la musique moderne à un très jeune age, par le biais d'une performance de la troisième symphonie de Szymanowki. L'influence de Szymanowski est claire sur l'oeuvre de jeunesse de Lutoslawski, Lacrimosa.


    Son Concerto pour Orchestre appartient a une période que, faute d'un meilleur terme, on peut nommer néo-classique, période déterminée par l'influence d'Albert Roussel. Cette oeuvre est une merveille mais peut-etre est-elle trop jouée, relativement aux grandes oeuvres de la maturité. Le troisieme mouvement, Passacaglia, Toccata a Corale est des plus ingénieux: le thème, introduit par les contrebasses, aboutit de saut en saut vers un registre sur-aigu, sans que le thème meme ne varie.


    C'est par l'écoute... aléatoire d'un Concerto pour Piano de John Cage (entendu a la radio) que Lutoslawski entra explosivement dans sa période la plus originale. Cette connexion entre Cage et Lutoslawski peut sembler incongrue, tant ces deux hommes se ressemblaient peu! Il n'en reste pas moins que l'aléatorisme (dont le Polonais fait un usage plus controllé que l'Américain), lui fut le moyen de réaliser ses intentions, et que ce fut bel et bien par l'oeuvre de Cage qu'il fut introduit a cette technique.


    Depuis, quelle succession de chef-d'oeuvres d'audace, d'énergie et d'invention - quelle violence aussi, chez un homme a l'apparence si modérée! De tous les grands compositeurs modernistes de l'après-guerre Lutoslawski fut peut-etre celui qui eut le sens le meilleur du développement - et c'est merveille que de l'entendre tirer une idée nouvelle de son thème du moment, laquelle idée avait été jusqu'alors cachée a l'intérieur du thème précédent.


    J'en profite por nommer égoistement mes oeuvres préférées: la seconde Symphonie, Livre pour Orchestre, Mi-Parti, Novelette (composée pour Rostropovitch, qui en donna la première à Washington mais dont nous n'avons malheureusement pas d'enregistrement), Chaine I et III, et la 3ème Symphonie.


    Quoique l'entrée de Lutoslawski dans la modernité se fit par bond catastrophique, a l'écouter plus attentivement on trouve quand même une certaine évolution, du Lacrimosa, cette imitation de Szymanowski, aux Cinq chansons sur des Poemes de Kazimiera Illakowicz, ou l'on entend encore Szymanowski mais qui tend vers quelque chose d'autre (on ne sait pas encore quoi), jusqu'aux Trois Poemes d'Henri Michaux, ou le Szymanowskisme s'est transformé en l'une des oeuvres chorales les plus originales de l'apres-guerre: bref, du pur Lutoslawski!


    Lutoslawski n'a pas fait exception à la règle selon quoi les modernistes se bonifient et se modèrent avec l'âge! Cela conduit à son oeuvre la plus touchante, le Concerto pour Piano, ou dans quelques passages Gerchwinesques, Prokofieviens et même Rachmaninovistes, il semble approcher, sinon le bonheur même, du moins sa possibilité - mais c'est un bonheur menacé par des retours de motifs plus dangereux de sa période précédente; ainsi qu'à l'une de ses oeuvres les plus profondes, cette quatrième symphonie, par laquelle il semble se se résigner a un pessimisme sans recours


    Mais peut-être que le travail le meilleur de cette période finale de Lutoslawski est le moins connu: Cet Interlude sublime de 1989, dans lequel il revient a ces parties jusqu'alors inconnues du Cosmos qu'il avait découvert avec son Livre pour Orchestre - mais un cosmos entretemps dévasté par Dieu sait quelle catastrophe: désolation. Interlude est peut-etre le chef d'oeuvre métaphysique le plus profond de la musique moderne, depuis le Unanswered Question de Charles Ives!


    Il n'est pas vrai que les compositeurs modernistes de l'après-guerre (y compris le grand Boulez) soient purement cérébraux: toute bonne musique, y compris la musique moderne, dérive de l'affect. Mais de tous les compositeurs modernes Lutoslawski est peut-etre celui qui donne la preuve la plus flagrante de cette vérité, tant cet homme était le plus évidement affectif de tous.


    Son intention était double: créer des connections avec des auditeurs qui partagent son type de sensibilité, justement; et de nous introduire à son monde intérieur, si vaste, si visuel, si neuf et si riche.


    Sa situation vis-a-vis de l'avant guarde, à laquelle il faisait partie tout en s'en méfiant, de Schoenberg qu'il n'aimait pas et de Boulez, contre lequel il se définissait parfois, semble comparable a la situation de Brahms vis a vis de Wagner et de Liszt, dont Brahms n'aimait pas trop les audaces, tout en appartenant au même mouvement romantique qu'eux.


    Son influence (l'influence de Lutoslawski) semble être également vaste quoique peu reconnue, surtout sur toute une variété de compositeurs qui, de Denisov à Salonen et meme Dalbavie, se veulent modernes, sans se livrer aux rigueurs du dodécaphonisme, que Lutoslawski lui aussi détestait.

  2. #2
    Intéressante présentation de Lutoslawski. Je ne savais pas les conditions difficiles qu'a subit sa famille.

    Lutoslawski a déclaré à la fin de sa vie qu’à aucun moment il ne sentait la pression de la part du régime qui a exercé sur la façon dont sa musique a été composée, ce qui est une bonne chose. Néanmoins je crois que la 1ere symphonie a été critiquée comme " formaliste ".

    Il n'aimait pas trop le concerto pour orchestre, mais reconnait qu'il y a une certaine fraicheur.


    Sans aucune doute il s'agit d'un très grand compositeur.


    Cordialement,

    Bruno

  3. #3
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    Je ne sais pas comment nous avons fait pour oublier le centenaire de Witold Lutoslawski (25 Janvier 1913 - 7 Février 1994) en 2013.
    Nous pouvons peut-être nous rattraper cette année en commémorant le 20e anniversaire de sa mort.

    Dans la présentation qui a été faite dans le 1er post de ce fil, une grande étape a été omise : Celle de la période d'occupation allemande de 1939 à 1945.

    Soldat pendant la campagne de Pologne, en 1939, Lutosławski est fait prisonnier par les Allemands mais réussit à s'évader. Après une marche de 500kms, il est de retour à Varsovie, où il passe les années de l’occupation dans la clandestinité. Il gagne sa vie comme pianiste dans les cafés. (En duo avec Andrzej Panufnik).

    Ils réaliseront des arrangements pour 2 pianos de plus de 200 oeuvres dont une seule a survécu à la destruction de Varsovie qu'il avait pu quitter quelques jours avant avec sa mère. (Variations of a Theme of Paganini, 1941).

    Il subsiste également Deux études pour piano (1941) orchestrées plus tard
    Les 2 oeuvres sont disponibles sur un CD Polskie Nagrania PNCD 045 (repris dans un coffret de 8 CDs du même label)

    On les trouve aussi sur Youtube :
    Les 2 études par Marek Drewnowski (audio extrait du CD)
    Les variations par Argerich et Freire (vidéo) et par Argerich and Kissin (audio)

    A peine libéré de la dictature hitlérienne, il est de retour à Varsovie, mais il tombe sous le joug du libérateur : l'URSS. Il est considéré comm un compositeur "formaliste", ce qui en fait de nouveau un musicien banni.

  4. #4
    Quote Originally Posted by brunoluong View Post
    Sans aucune doute il s'agit d'un très grand compositeur.

    Bruno
    J'aurais tendance à dire la même chose.

    Pour moi, ce sont ses oeuvres vocales et ses symphonies qui sortent particulièrement du lot.

    Parmi les premières, difficile de passer à côté des Trois Poèmes d'Henri Michaux (1963), une pièce de très haute volée, pas très éloignée par certains aspects du Ligeti de ces années-là ou encore Paroles Tissées (1965). Il y a aussi Les Espaces du Sommeil (1975) mais c'est plus difficile d'accès je trouve.

    Pour les symphonies, je place la troisième parmi les plus fortes de l'après-guerre.

  5. #5
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    Ce serait l'anniversaire de Lutoslawski
    https://www.youtube.com/watch?v=vsQo0z5CqM8

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