En mémoire du 9 décembre 2010
Dans l’épisode V de Star Wars, l’Empire contre-attaque, au moment de la destruction d’Aldorande, Obi-Wan Kenoby est saisi par un malaise qui lui fait dire : « il vient de se produire une grande perturbation dans la Force, comme si des millions de voix avaient hurlé de terreur et s’étaient tues, soudain réduites au silence. Je sens qu’il est arrivé quelque chose de terrible ». On trouvera peut-être qu’il y a un certain ridicule à faire référence à ce moment de la sous-culture cinématographique américaine, mais c’est exactement ce que j’ai ressenti en apprenant la mort de Boris Tischenko, un trou de silence, comme si des milliers de voix avaient crié et s’étaient soudain tues. Je ne vois pas comment exprimer autrement la brusque sensation de vide qui s’est emparée de moi comme si l’univers avaient été aspiré par un trou noir, à la manière d’un lavabo qui se vide…
Cette même sensation, il me semble l’avoir vécue il y a longtemps, alors que j’étais très jeune, quand les radios ont annoncé la mort de Chostakovich, sauf qu’à l’époque les radios occidentales savaient qui était Chostakovich et le rôle qu’il avait symboliquement joué comme porte-parole de la majorité silencieuse dans une monde livré deux fois à l’invasion et à la destruction, celle du nazisme, puis celle de la dictature locale. Alors qu’aujourd’hui personne n’a conscience dans les milieux des médias qu’avec Tischenko s’éteignent les derniers feux du souvenir de ses maîtres, Chostakovich et Ustvolskaya, et qu’il ne demeure après lui aucune autre figure historique de la musique soviétique des années 60, à part Rodion Shchedrin, mais Shchedrin a depuis longtemps mis un pied en dehors du grand vaisseau naufragé de l’empire russe, alors que Tischenko continuait, comme en son temps Karamanov, à parler de l’intérieur, en dépit des oppositions et des résistances, des interdictions et de l’ostracisme qui continuaient à frapper, malgré le ralliement théorique du régime politique au libéralisme universel, certaines de ses œuvres, non plus formellement interdites, mais jamais jouées, ni enregistrées telles la 2ème symphonie ou le Requiem sur les poèmes d’Anna Akhmatova. N’est-il pas symbolique qu’on doive l’autre Requiem, le Requiem latin, dernière œuvre créée de Tischenko, qu’il écrivit de fait pour lui-même, non pas à une commande d’état comme il aurait été raisonnable, mais à une initiative privée financée par le roi de Thaïlande en mémoire de sa sœur ?
Comment faire pour lutter contre le silence, plus assourdissant lorsqu’il recouvre l’œuvre d’un des plus importants compositeurs contemporains ? regardé avec condescendance par l’occident parce qu’il ne correspond pas à la vision dominante consensuelle de la modernité, celle que prône l’intellectualisme hérité des modes des années 50 ? Comment ne pas détourner le regard et tenter de faire tendre l’oreille alors que l’ignorance et le désintérêt se sont opportunément substitués à la censure ?
Je remercie ici Richard Letawe et le site Classique-info disque de m’avoir permis de parler régulièrement des créations et des rééditions des œuvres de Tischenko, et notamment du cycle des Dante-symphonies, dernier effort monumental qui a occupé Tischenko pendant la première décennie du 21ème siècle et qui m’a accompagné, comme il semble avoir accompagné l’émergence et l’éclipse du label Northern Flowers, seul éditeur à avoir tenté de promouvoir avec Naxos, précurseur par l’enregistrement de la monumentale septième et dernière symphonie numérotée de Tischenko, l’œuvre de ce géant de la musique contemporaine. Il n’existe pas d’autre projet comparable, à l’exception peut-être de Vers une symphonie fleuve de Wolfgang Rihm et de Number Nine de Morritz Eggert.qui sont encore des « works in progress ». L’histoire maintenant dira ce qui doit en rester : il y eut bien une quarantaine d’années durant lesquelles plus personne ne savait qu’il existait un compositeur du nom de Gustave Mahler, et plus d’un siècle pendant lequel Jean-Sébastien Bach ne fut que l’auteur d’exercices destinées à dégrossir les jeunes virtuoses du clavier.
Pendant vingt ans, j’ai vécu avec la certitude réconfortante qu’il existait dans le même monde que celui dans lequel je vivais un génie capable de me le faire entrevoir sous un jour moins noir que celui du quotidien, et je suis désespéré qu’il me quitte. Seul réconfort, Lui, au moins, je ne l’ai pas raté, comme Aubert Lemeland que je n’ai découvert que quelques semaines avant sa disparition, comme Barber que n’ai pu applaudir que l’espace d’une recréation alors que le monde musical l’avait enterré vivant quinze ans avant que la maladie l’emporte. Une société Tischenko s’est créée l’année dernière à Paris, et quelques chefs étrangers exerçant en France ont commencé à jouer ses œuvres des années 70. Quoi qu’il advienne, Tischenko reste vivant dans ma mémoire, je l’ai connu aussi intimement que j’ai approché Gavriil Popov et Mozart, et, comme eux, il continue à m’aider à survivre.



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