Boulevard Solitude, pour un coup d’essai est une œuvre étonnamment maîtrisée : l’opéra commence là où finit Jonny Spielt auf de Krenek, dans une gare française, avec un train qui part pour Paris, comme le souligne le sample d’annonce de la SNCF, plongeant immédiatement l’auditeur dans l’ambiance. Le rapport avec Krenek est évident aussi, ce mélange de monde de l’opéra et de demi-monde, la référence à cette métropole du vice que représente la capitale française, les emprunts au jazz : thème et atmosphère font de multiples références décalées au répertoire d’opéra, l’histoire de Manon, mais aussi La Bohème et ses mansardes pauvres, Lulu bien sûr, plus à travers la thématique originelle de Wedeking que le traitement de Berg, dont l’influence serait plutôt à rechercher dans la structure s’apparentant à Wozzeck (les tableaux paraissent décalqués sur des formes fixes, l’interlude tonal de la fin du II rappelle le très bel intermezzo sur une tonalité) mais aussi, la lettre de Werther ou d’Oneguin, jusqu’à des chants d’étudiant ouvrant la scène de la bibliothèque qui ne sont pas sans évoquer les même allusions dans les différents Faust.
On sent aussi l’ambiance des romans berlinois d’Isherwood, (Mr Norris takes the train) le cabaret décadent des cocaïnomanes à la sexualité trouble. L’habillage musical du drame est très habile, la musique est plus immédiatement accessible et évidente que dans beaucoup d’œuvres de musique pure de Henze, sans grosse machine, plutôt à l’aide de percussions discrètes et d’’interventions mesurées d’instruments solistes, formant en arrière plan de petites structures comparables à des concertos-minutes qui parodieraient la construction par numero de l’opéra italien.
« Dies aber ist Bedeutunglos » dit le héros au centre de la grande scène du V qui hésite entre le déhanchement de la danse de faubourg et des remontées de souvenirs de paradis artificiels et enfantins. Ah quel beau moment cette lettre parlée comme au mégaphone, où revient la merveilleuse mélodie du deuxième tableau et « l’apparition » de Manon sur fond de choral angélique, l’idée si originale que constitue le changement de point de vue avec la répétition du même texte de la lettre : la répétition obsessionnelle que forme au milieu de l’opéra ce rêve d’opiomane, au bord du cauchemard, l’interpolation d’un adagio de concerto grosso pour trompette et flûte, traversé par des échos de menuet et des sonorités pêchées aussi bien chez Hartmann que chez Zimmermann.
Et voici que le 6ème tableau culmine dans un mélange de théâtre romantique, de vaudeville avec amants cachés dans les placards, de comédie misérabiliste mettant en scène de petits malfrats dignes des
Valseuses, de licence sexuelle proches de Sade, le tout virant au mélodrame le plus noir sur fond de critique d’art (vol d’un Picasso), alors que la musique affecte un détachement forain, une ironie qui se moque ouvertement du sérieux guindé du post-sérialisme officiel : cette musique de chambre (le décors principal est un lit défait où l’héroïne s’est successivement livrée à tous les protagonistes, moins un peut-être, son frère, et encore finit-on par se le demander) plus stravinskienne qu’autre chose, se décompose après le coup de feu dans une marche funèbre grotesque sur un thème de comptine, dont la conclusion syncopée ressemble au blues qui sous-tend certains polars en noir et blanc.
La scène ultime présente certains rapports avec le conclusion de
Lady Macbeth de Chostakovitch, (
Wozzeck bien sûr, mais même le
Faust de Gounod, en creux) inscrivant l’ouvrage dans la ligne des plus belles réussites du siècle. Cela s’éteind comme un lied, en un monologue qui tire le rideau avec montreur de cirque et chœur d’enfants !