Complètement d'accord.
J'en ai d'ailleurs récemment fait l'expérience à l'ircam vendredi dernier. Sur le thème de la "double-entente" et à l'occasion des 100 ans du compositeur, un concert était donné et le pianiste Winston Choi jouait une oeuvre d'un jeune compositeur Brice Pauset ainsi que les deux diversions et 90' de Carter.
L'ircam a toujours été très fier de son dispositif de spatialisation sonore qui permet de transformer en temps réel par l'informatique, le son émis par n'importe quel instrument lequel son est ensuite distribué par 4 enceintes placés aux 4 coins de la salle. C'est très intéressant.
Le problème est qu'il ne suffit pas que le compositeur se concentre sur cette transformation du son. Encore faut-il qu'il sache composer. Or, à mon sens, la spatialisation proposée par Brice Pauset était un cache-misère destinée à masquer la faiblesse de son écriture musicale au piano. 20 minutes d'ennui et de n'importe quoi et joué deux fois par dessus le marché au cas où on n'aurait pas compris que le son pouvait être transformé d'une façon différente les deux fois.
Le compositeur est venu à l'entracte expliquer sa démarche. Il s'était concentré sur le temps idéal de l'exécution, temps impossible à réaliser par le pianiste, lequel temps était ramené à cet idéal par l'informatique. En gros, l'informatique corrigeait l'exécution instrumentale pour ramener le morceau à l'idée du compositeur. C'est du moins ce que j'ai cru comprendre. Mais Pauset de nous expliquer également que son but était d'expliquer le lien entre la représentation de la mélancolie dans l'art et la géométrie... Et là, je n'y ai strictement rien compris.
Le type de l'ircam qui l'interrogeait, lui a demandé sans rire, si on pouvait trouver une paternité entre l'oeuvre de Carter et son oeuvre. Pauset a fait preuve de modestie et n'a pas alimenté cette question un peu débile. Il a juste dit que ce qu'il appréciait dans la musique de Carter, c'était le plaisir pris à composer et que s'il pouvait suivre cette ligne, il serait très content.
Le problème, c'est que Carter ne prend pas seulement plaisir à composer: sa musique, comme il le dit si bien dans l'interview ci-dessus est aussi faite pour être éxécutée par des exécutants ("to be performed by performers", quelque chose comme ça) et procurer du plaisir à l'auditeur. Et comme tu le dis, Gilles, là ça change tout. Ca veut dire tout simplement que le compositeur dans ce cas de figure, n'est pas là pour chercher une pseudo-métaphysique, il est là pour servir un langage musical et l'améliorer tout au long de sa vie en vue d'être joué et écouté.
Alors évidemment, lors du concert, quand Choi a joué les 13 minutes nécessaires pour l'exécution de ces deux pièces, j'ai vu la différence: les morceaux coulaient comme une évidence: la forme était complètement maîtrisée, ce qui lui donnait une impression d'énergie, de vie, de simplicité. On était tout simplement dans la vérité, ou du moins quelque chose qui s'en rapprochait.
Tout l'inverse du morceau de Pauset qui pourtant, avait été composé à la même époque (milieu des années 90). Sans doute était-ce l'expérience qui faisait la différence, mais il n'y avait pas que ça.
Dans l'excellent film de Frank Schaeffer sur Carter "A Labyrinth of time" conseillé en DVD sur ce fil, on y voit une petite conversation entre Carter et Boulez lors d'une répétition de l'ensemble intercon... pour la création du concerto pour clarinette. Boulez expliquait, avec ce ton toujours un peu agressif qu'il employait encore au début des années 80, que la vérité n'existait pas, que tout était relatif et que l'idée d'absolu ne pouvait être retranscrite dans les arts en général et dans la musique en particulier. Ce à quoi Carter répliquait avec un amusement tout bon enfant sans la moindre dose d'agressivité: "Non Pierre, vous avez tort, je ne suis pas d'accord". Voilà donc quelqu'un qui croyait en la vérité mais qui, trop pragmatique pour la matraquer à coups de discours, la retranscrivait dans sa musique et ne faisait que la suggérer par la parole avec le sourire et avec un humour rafraîchissant. Une façon extrêmement polie de couper l'herbe sous les pieds de son interlocuteur.
Voilà peut-être pourquoi sa musique paraît si évidente.




Mais c'est intéressant. Je trouve intéressant par exemple, de constater que Prokofiev et Scriabine parvenaient à jouer leur propres sonates (qui sont en termes techniques des pièces de pure folie, tu l'admettras) et que leurs qualités pianistiques saute aux oreilles : c'est beau à entendre. Comme chez Carter, la haute exigence technique sert un dessein artistique évident à l'écoute - c'est loin d'être toujours le cas, comme tu le laisses entendre d'ailleurs quand tu dis ceci :
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