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Thread: la 5ème symphonie d'Alexey Nikolayev (1972)

  1. #1
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    la 5ème symphonie d'Alexey Nikolayev (1972)

    Né à Moscou le 24 avril 1931
    Mort le 28 décembre 2003

    Il est assez difficile de présenter un compositeur sur lequel on ne dispose de presque aucune information. En plus des difficultés de translittération (Alexei-Alexey/ Nikolayev, Nikolaiev, Nikolaev) le patronyme et le prénom sont portés au moins par un saxophoniste, et un joueur de football ukrainien, ce qui ne facilite pas les recherches. Les informations sont malgré tout très peu nombreuses et les sources allemandes en général assez riches sur les compositeurs soviétiques ne donnent à peu près rien.
    Même en ce qui concerne le second prénom (le nom du père) on en est réduit aux conjectures, Schnittke dans ses souvenirs mentionnant une Alexei Alexandrovich Nikolayev, étudiant au conservatoire en même temps que lui : son nom apparaît dans la liste des compositeurs de Variations sur un thème de Myaskovsky rédigées en commun par les élèves et les professeurs du conservaoire de Moscou, anecdote rapportée à l’occasion de la première rencontre entre Schnittke et Rozhdestvensky.
    Dans les textes biographiques disparates du même Schnittke on apprend que Nikolayev fit partie (avec Chostakovich, Levon Atovmian, Denisov, Lazar Berman, Karen Khatchaturian et quelques autres) des musiciens qui suivirent le cortège funèbre de Prokofiev, alors que d’autres plus compromis dans les rouages du pouvoir central ne purent se dispenser de participer aux funérailles de Staline le même jour.

    On sait que pendant une trentaine d’années à la fin du 20ème siècle, Alexei Nikolayev occupa la chaire de composition du Conservatoire d’Etat Tchaïkovsky de Moscou, et il est mentionné comme le principal professeur du finlandais Kyllönen, lui-même à peu près inconnu en dehors des pays du nord.

    Une annonce émanant du Conservatoire signale la création en janvier 2007 de son opéra (ultime, laissant supposer qu’il y en eut d’autres) « Les derniers jours » d’après la pièce de Boulgakov, traitant des derniers instants de Pushkin, des amours et des complots se tramant autour de son éviction.

    L’insistance à vouloir parler de cette grande figure de la musique soviétique est motivée par le fait qu’une au moins des œuvres d’Alexei Nikolayev figure parmi mes symphonies préférées, et que le hasard a voulu que je tombe sur l’enregistrement –apparemment célèbre en son temps aux Etats-Unis- de Mark Emler.
    Voici la pochette de ce disque tel qu'il semble encore se vendre de temps en temps sur E-bay


    La 5ème symphonie commence par un mouvement de caractère militaire, dont le thème très simple (une seule note répétée 7 fois) aboutit à une formule répétitive énoncée dans tous les registres de l’orchestre et dans des dynamiques différentes, sur un fond d’ostinato, qui m’évoque le thème de Kronstadt de l’opéra de Deshevov, La Glace et l’Acier. Le développement de cette cellule s’engage dans des épisodes assez rapidement dissonnants et d’une rythmique très irrégulière. Plutôt que développé le thème est tronqué, accéléré, réduit à son squelette rythmique qui réapparaitra tout du long à l’incipit de chaque mouvement, plus ou moins dissimulé dans la masse. Les déformations grimaçantes culminent en alternance avec des traits de bois avant une récapitulation en accumulation qui superpose jusqu’à plus soif les fragments thématiques, créant un chaos menaçant (d’une maîtrise technique remarquable) qui ressemble aux procédés utilisés par Nosyrev dans ses 3ème et 4ème symphonie.
    Suit un intermezzo de caractère prokovien, avec bois innocents, sur fond de cordes pincées. Le thème charmant qui détourne l’attention deviendra le motif de base de l’effrayante passacaille qui fait office de mouvement lent. La montée de la tension aboutit à une affirmation frappante des 7 notes du début qui se dissolvent en une sorte de gavotte (comme celles que Tischenko utilise en conclusion de sa sonate avec cloches). Le motif lyrique s’écarte peu à peu de la tonalité puis retombe dans la danse de salon avec un aspect de menuet heurté. Un chant de timables, tambours et contrebasse conclut.
    Le moderato suivant commence par une fanfare digne d’un Tuba Mirum, énonçant des intervalles de caractère sériel sur lesquels se basent les décalages de la pavane-passacaille. A partir d’une thématique d’une grande simplicité, Nikolayev construit un exercice contrapuntique virtuose, d’un chromatisme proche de la passacaille de Webern, sur lequel se greffe dans un crescendo inexorable le thème lyrique du mouvement précédent, introduisant une tension entre majeur et mineur qui relève du cri désespéré en même temps que de l’expression d’un espoir fulgurant. Cette sorte de marche funèbre qui rit à travers ses larmes est un des plus grands moments de la musique du 20ème siècle pour mes oreilles, d’une splendeur sur-réelle.
    Le finale, curieusement enchaîné, sur fond de répétition du thème rythmique du premier mouvement est donc un peu déroutant à la première écoute, avec son affectation de bonhommie bienheureuse ; un de ces moments dont on croirait qu’il émane de la plume d’un romantique américain. Mais au-delà du traitement cyclique il réserve des surprises, dans les subtilités d’une orchestration (écoutez le trio piccolo, piano, contrebasse) qui bouscule la thématique, où l’on croirait entendre successivement Schulhoff, Dukas, et combien des compositeurs avant-gardistes russes. Contrairement au Popov de la 6ème symphonie, il ne se dirige pas vers une oraison festive, comme le fait craindre un instant la réénonciation en fanfare du motif premier mais réutilise les éléments angoissés des mouvements précédents pour aboutir à cette musique de « dimanche sous le kiosque » ces danses populaires kazakhes transformées en suite de valses pour orchestre de ville d’eau telles qu’on les trouve dans le finale de la 1ère symphonie de Nosyrev ou dans les pièces rapportées d’Ives. S’élève alors quelques mesures au violon d’une incroyable nostalgie 1900, relayées par une trompette foraine et les marionnettes saluent, emportant hors-scène le cercueil de Petrushka dans une apothéose héroïco-ironique rendue au silence d’un glas de timbale pianissimo

    La première symphonie est d’une construction beaucoup plus simple, en trois mouvements comme beaucoup de 1ères symphonies écrites sous la direction de Miaskovsky. Néanmoins dès l’introduction, elle présente des éléments personnels alliant une thématique lyrique, des figures de contrepoint en pizzicato et un sens de l’harmonie assez proche de Chostakovich. L’alternance de sections lentes et d’allegro volontaire suggère une certaine influence de la rhétorique de la 5ème symphonie de Chostakovich, comme l’orchestration évoquant parfois l’orchestre de chambre. Le premier mouvement s’achève sur une coda en majeur d’ambiance presque champêtre où l’on croirait identifier quelques traits de Popov. Le second mouvement est un scherzo très vif, où les piccolos sont en vedette, rappelant cette fois l’intermezzo de la 6ème symphonie de Chostakovich, avec un élan motivique par endroits orientalisant dont l’ironie n’atteind jamais tout à fait à la musique de cirque, empruntant plutôt les voies de l’allusion mahlérienne et du collage de marches stravinskiennes. Le trio, très lent, avec ses glissandis de cordes sur fond de harpe anticipe les allusions du finale de la 5ème à une musique de salon héritée des années 20. Le scherzo ne connaît pas de reprise et enchaîne directement sur un finale sombre marqué Lento dont le premier mouvement est une amorce de valse « plus-que-lente » à caractère impressionniste.
    L’emballement traditionnel du finale se dilue dans un retour à la valse, d’abord menaçante puis de nouveau pastorale, permettant à la symphonie de s’achever dans un silence discret.

    La 5ème symphonie de Nikolayev ne cesse de revenir sur ma platine, et je ne peux pas croire après plusieurs dizaines d’audition qu’un compositeur n’ait produit qu’une œuvre de cette qualité (qui concurrence certaines de mes œuvres préférées de Popov, Nosyrev, ou Peiko).
    Or, je me suis aperçu voilà quelques jours qu’un CD d’œuvres symphoniques de Nikolayev venait d’être édité par le Conservatoire Tchaïkovsky de Moscou (qui ne répond pas aux messages), pour un prix dérisoire, mais le prix n’est pas un problème, absolument indisponible en dehors de Russie et d’une magasin internet japonais qui ne livre pas hors du Japon. Si quelqu’un avait une idée ou connaissait dans ces deux pays un correspondant fiable ?
    Je cherche désespérément à me procurer ceci:


  2. #2
    Merci pour cette brillante description, elle m'a donné envie de replonger dans cette 5ème symphonie dont nous avions déjà discuté en privé dans une autre vie.

    Le premier mouvement prend les allures d'une charge de cavalerie mais ce sont vraiment ces "déformations grimaçantes" (l'expression est bien trouvée) et le chaos grandissant qui le rendent intéressant. Je n'ai pas pensé à l'épisode du fort de Kronstadt en l'écoutant mais ce n'est pas le passage musical qui m'a le plus marqué dans l'opéra de Deshevov, il faudrait que je regarde à nouveau. Le deuxième mouvement déroule sa gentille mélodie sur un rythme d'orgue de barbarie avant de virer plusieurs fois au cauchemar. C'est saisissant cette manière qu'a Nicolayev de nous faire basculer du tout au tout : rien n'est jamais acquis. Le dernier mouvement est un étonnant voyage et un monde en soi : le moderato et sa progression implacable - sublimes trompettes ! - en dépit de quelques inflexions que je continue à trouver téléfilmesques, mais uniquement sur la fin, juste avant qu'on ne bascule dans cette parenthèse heureuse quasi irréelle (on imagine bien un petit pavillon américain avec son petit carré de pelouse bien entretenu, on entend les oiseaux chanter). Ensuite tout s'emballe et le parallèle avec l'avant-garde me saute maintenant aux yeux. Et ce final ! Un bouillonnement inquiétant, agressif, puis cette valse nostalgique à vous arracher des larmes aux yeux (les petits craquements du LP rendent ce passage encore plus poignant). Enfin la symphonie s'achève... comme dans un rêve.

    Pour le disque j'aurais pu tenter quelque chose si nous en avions parlé il y a un mois (un ami russe, mais il est revenu à Paris la semaine dernière)

  3. #3
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    Inutile d'enfiler les perles en paraphrasant Erwan et Fred Cette symphonie est pour moi une superbe découverte... Merci ! J'imagine un Mravinsky ou un Kondrachine dirigeant cette oeuvre... mais ce n'est que pur fantasme... quoique !

  4. #4
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    Comme on peut voir ici

    http://classiqueinfo-disque.com/spip...hp?article1218

    j'ai fini par réussir à me procurer la suite des Derniers Jours (de Pouchkine) d'après la pièce de Boulgakov, ultime opéra de Nikolayev.
    Interprétation remarquable (Leonid Nikolayev), musique qui résume les diverses tendances de l'école soviétique, non sans quelques surprises (bi-tonalité, citations ivesiennes).

    Si tu veux le rattraper, cours-y vite, cours-y vite. Si tu veux le rattraper, cours-y vite. Il va filer.

  5. #5
    Je viens d'écouter son 4ème quatuor à cordes qui dure une vingtaine de minutes. C'est de la belle musique, extrêmement accessible même quand les cordes se font plus rugueuses. Ce quatuor est souvent paisible et lumineux. Comme pour la première symphonie dans ses moments les plus heureux on y voyage comme dans un rêve. Un vrai moment de grâce.

  6. #6
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    oui, merci d'en parler.
    Et donc pour ceux qui auraient la chance de découvrir, je répète ici que ce quatuor dont j'ignore la date mais que je suppose antérieur à la 5ème symphonie contient une deuxièm mouvement identique au magnifique adagio de la 5ème symphonie (peut-être un tout petit moins développé, je n'ai pas comparé note à note) mais encadré de deux mouvements très différents. Le thème en descende chromatique de l'adagio (do-si do sib-la- lab etc...) réapparaît dans le mouvement final du quatuor.
    Le Dominant Quartet qui joue, ici en concert, avait donné un beau disque de quatuors de Weinberg (9 à 11).

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