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Thread: Edvard Grieg

  1. #1
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    Edvard Grieg

    Le centenaire de la mort du célèbre compositeur norvégien, c'était il y a deux ans. Je ne peux donc plus invoquer ce prétexte pour ouvrir un fil de discussion à son sujet. Mais j'ai réécouté ces jours-ci tout un "cocktail" de ses oeuvres, je savais que Bartók avait beaucoup d'admiration pour son travail de précurseur (recherches dans le domaine du folklore) et je viens d'apprendre que Ravel aurait déclaré un jour que Grieg était le seul artiste, à part Debussy, avec lequel il se sentait des affinités. Pareilles "cautions", s'ajoutant à la très grande popularité dont ce compositeur jouit non seulement dans son pays mais partout ailleurs, justifiaient donc bien qu'un modeste fil fût consacré à Edvard Grieg (1843-1907) .

    Sur la biographie du compositeur, l'Internet est suffisamment riche pour que je me contente de simplement y renvoyer (cf. notamment cet article).

    Voici toutefois quatre photographies montrant Grieg à diverses périodes de son existence (sur la première il n'a que 15 ans et vient d'arriver à Leipzig pour y poursuivre ses études musicales -- sur la deuxième on le voit à l'époque de son mariage avec sa cousine, Nina Hagerup), ainsi qu'une vue récente de sa maison de Troldhaugen près de Bergen (aujourd'hui transformée en musée) où il vécut de 1885 jusqu'à sa mort en 1907 :








    Pour ce premier post, je me borne à présenter ci-dessous le coffret de 21 disques que Brilliant Classics consacra à Grieg en 2007 et que je possède (cette boîte est loin de tout contenir mais il y a l'essentiel - 4 volumes pour l'orchestre, 3 pour la musique de chambre, 7 pour le piano et 7 pour les mélodies pour voix et piano -, avec des interprétations dans l'ensemble plus qu'honorables, surtout en ce qui concerne les deux derniers genres) :



    Je montre aussi ces trois vidéos où Leif Ove Andsnes, pianiste norvégien et grand spécialiste du compositeur, interprète à l'occasion des "Proms" de 2002 (Londres) le Concerto pour piano et orchestre en la mineur Op. 16, une oeuvre de jeunesse pleine de charme et de fougue romantique bien qu'elle ne soit pas exempte de certaines faiblesses et d'effets un peu "appuyés" (il est dommage que la personne ayant mis ces vidéos en ligne n'ait pas pu faire des coupures respectant la durée de chacun des trois mouvements) :

    YouTube - Leif Ove Andsnes Grieg Concerto part 1[/URL]

    YouTube - Leif Ove Andsnes Grieg Concerto part 2[/URL]

    YouTube - Leif Ove Andsnes Grieg Concerto part 3 of 3[/URL]


    Jacques

  2. #2
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    Jacques c'est une excellente idée d'ouvrir une discussion sur un compositeur que je connais très mal ( juste un célèbre concerto, les aventure d'un gugusse à travers le vaste monde, quelques pièces symphoniques et quelques autres pour piano ! )



    ps : Grieg vieillissant ressemble à George Armstromg Custer !

  3. #3
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    Demain, j'écrirai probablement "des tonnes de choses" sur Peer Gynt ()...

    En attendant, j'ai mis sur ma liste SM onze des dix-sept pièces du recueil pour piano Slåtter Op. 72 (mot qui signifie à peu près "danses paysannes rustiques"). Car c'est ce recueil, composé en 1903, qui de toute évidence a le plus "tapé dans l'oreille" de Bartók (j'en reparlerai plus tard) .

    D'entre les quatre versions que j'en possède, par Einar Steen-Nøkleberg, par Håkon Autsbø, par Leif Ove Andsnes et par Eva Knardahl, tous norvégiens, j'ai choisi la quatrième, pour moi la meilleure.

    Ces pièces étonnantes portent les titres suivants :

    - Gibøens bruremarsj (No 1)
    - Jon Væstafæ's springdans (No 2)
    - Bruremarsj fra Telemark (No 3)
    - Haugelåt - Halling (No 4)
    - Gangar etter Myllarguten (No 6)
    - Røtnams-Knut - Halling (No 7)
    - Nils Rekves halling (No 9)
    - Knut Luråsens halling (No 10)
    - Springdans etter Myllarguten (No 12)
    - Håvar Gibøens draum ved Oterholtsbrua - Springdans (No 13)
    - Skuldalsbrura - Gangar (No 15).

    Jacques

  4. #4
    Ces pièces sont passionnantes, en effet, et constituent sans doute la pointe extrême où s'est risqué langage de Grieg.
    Je ne les ai pas en disque, mais je les ai souvent déchiffrées.

  5. #5
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    Peer Gynt, dont voici une illustration par Arthur Rackham (le jeune héros est ici en présence du redoutable "Roi de la montagne", de ses trolls et autres nains plus ou moins grotesques et maléfiques ),



    ... n'est pas un opéra mais un "poème dramatique" écrit en 1866 par Henrik Ibsen, une pièce pour laquelle Edvard Grieg composa en 1875, à la demande de son auteur, une musique de scène avec choeurs et solistes vocaux. Une représentation complète de cet ouvrage exige au moins cinq heures. Ce qui pose de sérieux problèmes pratiques, assez semblables à ceux liés à une oeuvre radicalement différente du début du XXème siècle, le Martyre de Saint Sébastien. Sauf, bien sûr, que dans ce dernier cas le texte de d'Annunzio est artistiquement très inférieur à la musique de Debussy, ce qu'on ne saurait dire, s'agissant de Peer Gynt, du texte d'Ibsen au regard de la partition de Grieg.

    Il n'en demeure pas moins que la musique de Peer Gynt, même en Norvège, est aujourd'hui assez rarement exécutée avec l'intégralité du texte qu'elle est censée illustrer. Toutes sortes de "solutions" ont donc été trouvées, à commencer par les deux suites d'orchestre (avec quatre mouvements chacune) que le compositeur en tira en 1888 et 1892. Mais il en existe bien d'autres, consistant par exemple à exécuter davantage de morceaux, y compris ceux avec texte chanté - choeurs et solistes - en norvégien ou dans une autre langue, mais sans narration (je possède un version abrégée de ce type, chantée en allemand par la soprano Lucia Popp, accompagnée par Neville Marriner dirigeant l'Academy of St. Martin-in-the-Fields et les Ambrosian Singers).

    Récemment, entre 2000 (musique enregistrée à Genève) et 2004 (narration enregistrée à Paris), le label "æon" a réalisé pour le public de langue française, par les soins du musicologue, critique et dramaturge Alain Perroux, une version tout à fait originale avec l'OSR dirigé par Guillaume Tourniaire, l'ensemble vocal Le Motet de Genève, huit solistes vocaux chantant en norvégien et trois comédiens narrateurs (texte parlé adapté du norvégien au français), notamment Lambert Wilson. Cette version reste "abrégée", mais elle dure quand même plus de deux heures, nécessitant deux disques, un troisième CD reprenant tout ce qui est musique sans le texte parlé.

    Sortie en 2005, accueillie très favorablement par la critique, elle figure sur le triple album suivant :



    Extrêmement détaillé, le livret qui l'accompagne, rédigé par Alain Perroux, comporte quantité d'indications intéressantes sur la genèse de l'oeuvre et la version qui en est donnée. Je me risque donc à en reproduire ci-après, à toutes fins utiles, de très larges extraits :

    "Voyage au pays des «nordingueries»

    «De tous mes ouvrages, Peer Gynt est celui qui me semble le moins apte à être compris en dehors des pays Scandinaves...» Lorsque Henrik Ibsen adresse ces mots à un traducteur allemand, il est loin de se douter que Peer Gynt va conquérir le monde jusqu'à devenir sa plus célèbre pièce de théâtre. Aujourd'hui encore, son titre est connu davantage que La Maison de poupée ou Hedda Gabler, œuvres les plus souvent programmées du dramaturge norvégien. Comment se fait-il qu'un texte originellement conçu comme un Lesedrama, c'est-à-dire une pièce destinée à la lecture - et donc pratiquement injouable avec ces cinq actes de plus de cinq heures, sa cinquantaine de personnages, ses décors de montagnes et de fjords, de déserts et de mers -, comment cet écrit destiné au public norvégien a-t-il pu donner naissance à une pièce partout fêtée, aux résonances universelles ?

    Henrik Ibsen entreprend d'écrire Peer Gynt (sous-titré «poème dramatique») à la fin de l'année 1866 et il le publie en novembre 1867. A cette époque, l'écrivain vit en Italie. Exilé volontaire de sa Norvège natale depuis 1864, il attendra 27 ans avant de retourner s'y établir. Dans ce pays qu'il a quitté après avoir vainement lutté pour imposer ses textes et sortir d'une vie toujours précaire, il reviendra en 1891 auréolé d'une gloire acquise sur les scènes internationales.

    Au sein de cet étonnant parcours, Peer Gynt occupe une position centrale. Les premiers écrits d'Ibsen adoptent des sujets historiques, témoignant de sa volonté de fonder un théâtre proprement norvégien. Mais son engagement ne se limite pas au champ littéraire : politiquement, le dramaturge aspire à une «révolution» dont ses compatriotes sont bien éloignés. Ulcéré par l'indolence de la Norvège au moment où son allié danois est envahi par la Prusse, Ibsen entend réveiller les consciences par le biais de son théâtre. Il écrit donc Brand, pièce exaltant le volontarisme héroïque (mais condamné à l'échec) du personnage-titre, et Peer Gynt, qui présente une figure exactement inverse à celle de Brand : lâche, individualiste, affabulateur, Peer est le Norvégien type qu'Ibsen conspue. Du reste, il a emprunté ce personnage au recueil de contes et légendes compilé par Peter Christen Asbjørnsen, légendes inspirées elles-mêmes par un authentique Peer Gynt qui aurait vécu à la fin du XVIIIème siècle. A cette source, Ibsen mêle des réminiscences moins nettes d'autres textes folkloriques, ainsi que les ombres tutélaires de Don Quichotte et de Faust, sans oublier de nombreux détails autobiographiques. Après Peer Gynt, la production d'Ibsen prendra un cours sensiblement différent : ses pièces ne mettront plus en scène des figures historiques ou folkloriques mais des familles bourgeoises surprises dans leur intimité et qui, sous un réalisme apparent, renouent avec les grands thèmes tragiques. Ce sont les titres de cette dernière période qui assureront à Ibsen sa stature internationale.

    On l'a dit, le dramaturge norvégien a entrepris d'écrire Peer Gynt afin de dresser un portrait sans complaisance de ses compatriotes. Raison pour laquelle il jeta son dévolu sur un anti-héros menteur et couard, vrai personnage picaresque mais néanmoins attachant parce que son imagination débordante confine à la poésie. Peer Gynt raconte des histoires à sa mère et à son entourage avec tant de conviction qu'il «embobine» son auditoire à tous les coups. Or, l'attrait de Peer pour le mensonge finit par l'engloutir. Poussé à vivre une vie de paria parce qu'il a enlevé une mariée la veille de ses noces, il erre dans les montagnes et se retrouve au royaume des trolls, créatures fantastiques, chimères issues de ses rêves les plus insensés auxquels il croit un moment ne plus pouvoir échapper... Les scènes de «trollerie» donnent l'occasion à Ibsen de déployer sa veine sarcastique. Car les répugnantes créatures apparaissent comme des caricatures de Norvégiens : heureux de vivre reclus dans leurs frontières naturelles (les montagnes), ils ne jurent que par leurs produits locaux («la pisse de bœuf est notre hydromel - ne te demande pas si son goût est aigre ou sucré, le principal, c'est qu'elle soit brassée chez nous !») et se montrent parfaitement égoïstes, conformément à leur devise : «troll, suffis-toi à toi-même». Le personnage central a donc des liens évidents avec la gent trolle, d'où la conclusion du cinquième acte : sans le savoir, Peer a été troll toute sa vie ! (...)

    Ce mélange de truculence populaire et de questionnement philosophique, auquel s'ajoute la verve inimitable du vers ibsénien, explique sans doute le succès que la pièce obtint dès sa publication en novembre 1867. Des propositions d'adaptations scéniques ne tardèrent guère à être adressées à Henrik Ibsen, qui refusa dans un premier temps, puis se ravisa et prit lui-même l'initiative en 1874, proposant au directeur du théâtre de Christiana (ancien nom d'Oslo) de porter Peer Gynt à la scène. Pour ce faire, il était conscient qu'il fallait adapter sa pièce, la raccourcir et commander une musique de scène.

    (...) Il décida donc de solliciter la collaboration d'un compositeur norvégien de trente ans qu'il avait rencontré en 1865 à Rome et dont le talent l'avait impressionné : Edvard Grieg. Le 23 janvier 1874, l'écrivain envoie une lettre au musicien, où il lui demande de composer la musique de Peer Gynt et donne déjà de précieux détails, nous informant ainsi des aménagements qu'il préconise (...). Cette lettre montre qu'Ibsen se faisait une idée très précise de l'interaction entre texte et musique au sein de sa pièce, et qu'il ne ressentait pas le recours à la musique comme un pensum, mais, au contraire, comme une occasion de concentrer certaines scènes (la partition peut évoquer un acte supprimé) ou d'en accroître l'expressivité. La composition, acceptée avec enthousiasme et commencée l'été suivant, s'avéra toutefois plus compliquée que prévue. Grieg était visiblement déstabilisé par cette pièce inclassable, pourvue du «plus antimusical de tous les sujets», selon lui. Dans une lettre fameuse, il se plaint de devoir composer une «nordinguerie» pour la Danse de la Fille en vert, mais précise qu'il «[se] donne de la peine pour en faire passer l'ironie». Au reste, il considérait ce «poème dramatique» comme «génial» (le terme revient régulièrement dans sa correspondance) et «profond» mais craignait lui aussi que sa portée ne se limite aux frontières Scandinaves : «Il est dommage que le coloris local et le dialogue philosophique foisonnant de l'œuvre d'Ibsen forment un obstacle en dehors de la Scandinavie. [...] Et pourtant je la considère comme la plus grande création d'Ibsen».

    La partition terminée à l'automne 1875, Peer Gynt monte sur scène le 28 février 1876 à Christiana, en l'absence de l'auteur et du compositeur, lesquels furent presque surpris du succès triomphal qu'obtint le spectacle. Succès freiné par un incendie du théâtre après la 37ème représentation mais réitéré lors des reprises de la pièce à Copenhague (1886) et Christiana (1892 et 1902), puis bientôt dans le monde entier (Paris en 1895, Vienne en 1902, Berlin en 1903...).

    A chaque retour de l'œuvre à l'affiche dans les pays Scandinaves, on demandait à Grieg de nouveaux passages musicaux. Et ce dernier s'exécutait ou confiait la tâche à Johan Halvorsen, lequel reprit certaines compositions antérieures de Grieg (danses norvégiennes ou pièces pianistiques orchestrées pour l'occasion}. La musique de Peer Gynt commença ainsi à ressembler à un fourré-tout, tant et si bien que l'édition Peters publiée en 1908 sur la base des manuscrits rassemblés par Halvorsen se révéla lacunaire. Ce problème d'édition perdura car, à l'orée du XXème siècle, les musiques de scène changèrent de nature. Le goût du public et les moyens des théâtres évoluant, on n'eut plus systématiquement recours à la partition de Grieg pour présenter le Peer Gynt d'Ibsen. Cette musique ne tomba guère dans l'oubli pour autant : bien au contraire, les deux suites pour orchestre que Grieg avait tirées de sa partition respectivement en 1888 et 1892, composées de quatre mouvements chacune, envahirent les salles de concert et devinrent des «tubes» du répertoire classique. Aujourd'hui encore, des pages comme Au matin ou Dans le palais du Roi de la montagne sont inscrites dans l'inconscient collectif occidental à force d'avoir été jouées en concert, enregistrées sur disque ou détournées par des spots publicitaires. A l'instar de toute musique à succès, celle de Grieg eut deux effets: elle permit de répandre partout la gloire de son auteur tout en suscitant les jugements les plus sévères (...). Ces jugements péremptoires ont malheureusement été émis sur la base d'un malentendu : dans la première moitié du XXème siècle, on avait pris l'habitude d'utiliser les suites symphoniques comme musique de scène. D'où le reproche adressé à celle-ci de n'être «pas intégrée au jeu des acteurs» par François Regnault, auteur d'une remarquable traduction française de Peer Gynt à une époque où la version originale (c'est-à-dire scénique) de cette partition était totalement méconnue, faute d'avoir été correctement publiée. (...)

    A examiner la partition de Grieg dans sa forme originale et son contexte théâtral, on s'aperçoit qu'il s'agit bien d'une musique de scène dans le plein sens du terme : certains numéros de «musique pure» sont destinés aux entractes et permettent de changer les décors (ils doivent donc être joués à rideau fermé) tout en installant une atmosphère; d'autres forment des «mélodrames» (musique servant de toile de fond à un dialogue parlé); d'autres encore consistent en chansons et en danses intégrées à l'action. La partition s'avère en outre étonnamment fidèle aux souhaits exprimés par Ibsen. (...) On perçoit enfin la cohérence de la partition : soucieux d'épouser au mieux le sujet de la pièce tout en consolidant sa structure, Grieg traite l'ensemble de ces 26 numéros comme différents chapitres d'une même histoire, avec une grande variété de tons et de couleurs, mais aussi une véritable unité assurée par l'utilisation de motifs qui reparaissent dans l'un ou l'autre numéro. (...)

    Grieg est un compositeur des plus économes : avec un seul thème, il peut bâtir une longue plage musicale sans susciter la moindre monotonie. On en trouve un exemple célébrissime au n°8 (Dans le palais du Roi de la montagne). Ce mouvement proprement «diabolique», que Fritz Lang fera d'ailleurs siffloter par l'assassin de son film M le Maudit, est un nouveau halling au thème bien dessiné, matériau rudimentaire qui donne naissance à un grandiose tableau orchestral et choral par un crescendo-accelerando terrifiant. Le prélude de l'acte III, repris sous forme de mélodrame pendant que Peer Gynt parle à sa mère agonisante (n°12, La Mort d'Åse), est un autre magnifique exemple d'économie thématique : ces 4 minutes 30 d'intense gravité sont construites à partir d'une simple cellule de trois notes et d'un rythme d'anapeste omniprésent (brève-brève-longue).

    Cette concentration de l'écriture est une marque de l'influence allemande que l'on peut relever chez Grieg, mais elle n'aurait guère d'impact si elle n'allait de pair avec une grande dextérité harmonique (les lignes vocales de la Chanson de Solveig, toujours présentées deux fois, mais dans des harmonies chaque fois renouvelées, en fournissent l'illustration) et un doigté de grand orchestrateur dont la Danse d'Anitra, d'une légèreté aérienne, ou la Danse de la Fille du Roi de la montagne, pittoresque et rustique, présentent les deux pôles. L'aptitude du musicien à se montrer tantôt évocateur, quasiment pictural dans sa description du désert au lever du jour (Au matin) ou de la tempête (le prélude de l'acte V), tantôt minimaliste (les trémolos sur une seule note de la scène avec le Courbe), cette capacité d'occuper l'avant-scène puis, l'instant d'après, de s'effacer modestement, font de Grieg un parfait compositeur de musique théâtrale - sublimement inspiré pour faire davantage que «meubler» les changements de décors, il sait aussi se montrer discret lorsqu'il faut simplement soutenir le jeu des comédiens. Son scepticisme face à la pièce d'Ibsen semble ainsi s'avérer bénéfique; délivré de l'obligation de s'impliquer corps et âme dans chaque mesure, Grieg prend de la distance avec son sujet. Il ne faut toutefois pas s'y tromper : la réussite absolue de nombreuses pages, qui ne sont pas devenues célèbres par hasard, trahit le réel plaisir que Grieg a dû trouver à suivre le héros d'Ibsen dans ses errances.

    Quant à l'orientation que sa musique donne à la pièce, on ne se voilera pas la face. Par son goût du paysage sonore et de l'exotisme, par l'intensité qu'elle met dans la scène de la mort d'Åse et dans les passages dévolus à Solveig, par la couleur quasi wagnérienne de son orchestration, elle ancre solidement Peer Gynt dans le XIXème siècle. L'idée romantique de rédemption par l'amour s'y trouve magnifiée, tandis qu'est passé sous silence le cynisme de nombreuses scènes (les méditations mégalomanes dans le désert, l'asile de fou, les rencontres de l'acte V), celles qui aujourd'hui encore fascinent le public (post-)moderne. Mais si l'on se souvient qu'Ibsen lui-même commanda à Grieg une musique «picturale», qu'il lui demanda expressément de placer des chants de psaumes à la fin de l'œuvre, qu'il prévoyait lui-même que Solveig chante une complainte aux paroles simples et touchantes, ne doit-on pas considérer que les dimensions exploitées par la musique de Grieg font partie intégrante de la pièce, au même titre que ses envols métaphysiques et ses fulgurances avant-gardistes ? (...)"

    "A propos de cet enregistrement

    L'adaptation du Peer Gynt d'Ibsen et Grieg présentée sur ces disques a été réalisée en 1998, à l'occasion de deux concerts de l'Orchestre de la Suisse Romande dirigés par Guillaume Tourniaire à Genève et à Lausanne. Les réactions qu'elle suscita incitèrent l'OSR à la reprendre en 2000, lors d'un concert offert aux représentants de l'O.N.U. C'est dans la foulée de ce concert que cet enregistrement a été effectué.

    L'idée de départ était de rendre justice à une musique longtemps mésestimée, parce que détachée de son contexte. Cette version permet donc d'entendre les 26 numéros originaux de la partition de Grieg dans l'ordre et en lien avec le texte théâtral pour lequel ils ont été conçus. Comme nous voulions produire une «version de concert» qui ne se borne pas à aligner les numéros musicaux mais qui retrace avec cohérence les nombreuses péripéties de la pièce, diverses opérations se sont imposées. Il était d'emblée exclu de faire entendre tout le texte d'Ibsen, dont la représentation intégrale nécessiterait plus de cinq heures; il fallait en outre tenir compte des particularités d'une soirée symphonique : absence de décor et de jeu, impossibilité de surtitrer, équilibre à trouver entre la part musicale et la part théâtrale... Le texte parlé se compose donc d'une narration à la troisième personne que j'ai écrite, mais aussi et surtout de dialogues qui, bien que fortement élagués, proviennent directement de la pièce. Pour les établir, je suis parti de l'original norvégien, non sans consulter des dictionnaires providentiels, des amis Scandinaves non moins providentiels et diverses traductions (les éditions françaises de Prozor, Regnault, Boyer, Cardinal, ainsi que la version allemande de Stock).

    Le texte d'Ibsen est écrit en vers. Du fait des remaniements imposés par la version de concert, il était impossible de concocter une traduction versifiée. J'ai préféré rendre le mélange de verdeur et de poésie propre à Ibsen en employant une prose simple, friande de tournures populaires, tout en prenant garde de laisser affleurer par moments assonances, rythmes et rimes pour traduire tant bien que mal la sublime truculence de l'original. En quelques rares endroits, j'ai repris les heureuses solutions de François Regnault, dont la traduction me semble la plus réussie, d'autant qu'il l'avait réalisée pour la mise en scène de Patrice Chéreau et qu'il a veillé à ce qu'elle "tombe bien en bouche", préoccupation qui était aussi la mienne. Le souci de «fidélité» à la pièce, pour important qu'il soit, doit toutefois s'incliner devant d'autres impératifs. A savoir :

    - impératif de durée : cette version de concert ne devait pas excéder deux heures, ce qui implique, je l'ai dit, de nombreuses ellipses et un resserrement parfois radical des scènes dialoguées;
    - impératif d'équilibre : la perception du temps n'est pas la même au théâtre que dans une salle de concert; il importait donc de doser la part de texte parlé et la part musicale afin que l'un et l'autre forment un tout organique, sans baisse du rythme général; à ce jeu-là, il a fallu renoncer à nombre de détails qui participent au charme de la pièce mais n'avaient guère de raison d'être ici;
    - impératif de clarté : compte tenu de la non-représentation de ce texte, il était nécessaire d'ajouter certaines clarifications au sein des répliques; notamment afin de préciser «qui» parle, «où» et «quand», lorsque cela est nécessaire;
    - impératif de langue : tout l'intérêt résidait à plonger les auditeurs dans le poème d'Ibsen; il fallait donc que les scènes parlées le soient dans leur langue... ce qui provoque un hiatus avec les passages chantés, que nous voulions conserver en norvégien par souci de «couleur» sonore; en l'absence de surtitres, il a donc fallu ruser pour que l'auditeur comprenne de quoi il est question dans les passages chantés, sans avoir de traduction sous les yeux; par exemple en confiant aux comédiens quelques phrases introductives qui ne sont pas d'Ibsen. Mais de cette manière, la présente version peut s'écouter, en concert ou sur disque, sans obligatoirement consulter un livret.

    Le passage du concert au disque pose aussi certains problèmes particuliers. Ainsi, pour les auditeurs qui se lasseraient des dialogues, nous avons décidé de joindre, en bonus aux deux disques de la «version de concert», un CD supplémentaire où figurent seulement les numéros musicaux les plus substantiels.

    Le résultat ? Un objet «troll», entre concert, dramatique radio, «disque lu», opéra sans image et invitation au voyage imaginaire... Drôle de version pour un drôle de chef-d'œuvre qui, nous l'espérons, procurera de drôles de plaisirs à l'auditeur."


    Jacques

  6. #6
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    Ce que je n'apprécie pas, personnellement, chez ce compositeur, c'est qu'il ait osé mettre en musique les Trolls, ce qui les a encouragés à venir polluer ce forum d'élite, haha
    Je vais me faire tuer, mais je préfère son Concerto pour piano à celui de Schumann. Ne visez pas la tête, y'a rien dedans.
    Un grand mélodiste, ce monsieur. J'aime.

  7. #7
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    Quote Originally Posted by JYDUC View Post
    Ce que je n'apprécie pas, personnellement, chez ce compositeur, c'est qu'il ait osé mettre en musique les Trolls, ce qui les a encouragés à venir polluer ce forum d'élite, haha
    Je vais me faire tuer, mais je préfère son Concerto pour piano à celui de Schumann. Ne visez pas la tête, y'a rien dedans.
    Un grand mélodiste, ce monsieur. J'aime.
    Personnellement, je n'ai encore jamais vu de véritable "troll" sévir sur ce forum . Mais j'en ai fréquenté d'autres où c'était vraiment "la galère", en dépit de tous les efforts déployés par leurs modérateurs (... ).

    S'agissant des Concertos pour piano et orchestre en la mineur de Schumann et de Grieg (couplés au disque 9 fois sur 10), j'ai commencé par préférer nettement celui de Schumann. Mais avec le temps, j'ai fini par les apprécier l'un et l'autre ...

    Jacques

  8. #8
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    Quote Originally Posted by Gustave View Post
    Ces pièces sont passionnantes, en effet, et constituent sans doute la pointe extrême où s'est risqué langage de Grieg.
    Je ne les ai pas en disque, mais je les ai souvent déchiffrées.
    Bonjour Gustave . Et merci pour votre message concernant les Slåtter.

    Je reviendrai plus tard sur la musique pour piano de Grieg. Mais j'en profite pour montrer d'ores et déjà un disque EMI de la petite collection "encore", un album intitulé "The Long, Long Winter Night" ("La longue, longue nuit d'hiver") où est enregistré un beau récital de pièces composées par divers compositeurs norvégiens, interprétées par l'excellent pianiste Leif Ove Andsnes.

    De Grieg, il y a cinq pièces tirées des Slåtter Op. 72 (les Nos 4, 5, 6, 10 et 14 -- dommage qu'il n'y ait pas tout !), quatre pièces tirées des Norske folkeviser Op. 66 (les Nos 1, 10, 17 et 18) et un extrait de la réduction pour piano de Peer Gynt Op. 28 ("Salme mot Bøygen"). Mais les oeuvres pour piano d'autres compositeurs norvégiens que présente ce récital, des auteurs moins connus et ayant vécu sensiblement plus tard, sont aussi très intéressantes à découvrir .

    Voici le dos de ce CD :




    Jacques

  9. #9
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    Peer Gynt, 5 heures !!!! La vache ! ( ça doit faire moins long toutefois que... )

    J'ai une version qui tient sur deux disques, parait que c'est l'une des plus complètes, il s'agit de celle du LSO et Per Dreier chez Unicorn ! Je la trouve vraiment très très belle ! Elle sera disponible sur mon compte SM dès lundi !

  10. #10
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    Cinq heures, ben oui, comme... euh... "Rienzi" :o)

  11. #11
    Le plus simple, c'est de lire la pièce d'abord et d'écouter la musique ensuite, non?
    La version présentée par Jacques me paraît intéressante comme spectacle, mais peu faite pour le disque.

  12. #12
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    Puisque le concerto pour piano a été cité allons y !
    On me souffle à l'oreille que la version d' Andsnes et Jansons est absolument formidable et je ne la connais pas ! Sinon dans les versions écoutées récemment Nelson Freire et Kempe ne sont pas des manchots... Je ne parle que du concerto de Grieg !!!

  13. #13
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    Quote Originally Posted by thierry h View Post
    Puisque le concerto pour piano a été cité allons y !
    Je n'ai quant à moi que deux versions du Concerto pour piano et orchestre en la mineur Op. 16 de Grieg : celle de Jorge Bolet avec le Radio-Sinfonie-Orchester Berlin dirigé par Riccardo Chailly (elle est sur le volume 1 du coffret Brilliant Classics que j'ai montré au début), et celle de Murray Perahia avec le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks dirigé par Sir Colin Davis (un disque CBS Records, où l'oeuvre est "classiquement" couplée avec le concerto analogue de Schumann).

    Je préfère la seconde .

    Jacques

  14. #14
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    Quote Originally Posted by Gustave View Post
    La version présentée par Jacques me paraît intéressante comme spectacle, mais peu faite pour le disque.
    Peut-être ()... Encore que ça s'écoute aisément et avec beaucoup de plaisir (humour, truculence, excellente diction de Lambert Wilson, etc.).

    Et il y a aussi le troisième disque, avec seulement la musique (durée : environ 75 minutes), où tant l'interprétation que la prise de son sont vraiment superbes .

    Jacques

  15. #15
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    La plus grande partie de sa production se composant de pièces pour piano - l'instrument dont il jouait - et d'albums de mélodies, Grieg est souvent désigné comme un "miniaturiste". Pour l'orchestre, le cas particulier de Peer Gynt (et de ses deux suites) étant mis à part, il ne composa que deux oeuvres d'envergure : une Symphonie en do mineur écrite lorsqu'il n'avait que 20 ans et qu'il renia par la suite (on en trouve toutefois un enregistrement dans la série en cinq volumes consacrée par Naxos à son oeuvre orchestrale) et le célèbre Concerto pour piano en la mineur Op. 16.

    Les autres oeuvres sont des suites de morceaux généralement courts, dont beaucoup sont des orchestrations de pièces pour piano (à deux ou quatre mains). Pour mémoire, je signale : l'Ouverture "En Automne" Op. 11, Deux Mélodies élégiaques Op. 34, les Danses Norvégiennes Op. 35, la Suite "Au temps de Holberg" pour orchestre à cordes Op. 40 (composée en hommage à Ludwig Holberg, né à la fin du XVIIème siècle et considéré comme le fondateur de la littérature danoise et norvégienne, c'est un "savant amalgame des formes et styles de la suite baroque et du style personnel de Grieg"), l'Ancienne romance norvégienne avec variations Op. 51, la Suite Lyrique Op. 54 (c'est l'orchestration de quelques-unes des Pièces Lyriques pour piano, tirées du "Cinquième Livre"), la Suite Sigurd Jorsalfar Op. 56 et les Danses Symphoniques Op. 64 (elles sont un peu l'équivalent norvégien des Danses Slaves de Dvorák mais sont toutes fondées sur d'authentiques airs traditionnels trouvés dans le recueil de "Mélodies Montagnardes Anciennes et Nouvelles" de Ludvig Mathias Lindeman, publié en 1853).

    Toutes ces musiques, évidemment, figurent dans le coffret Brilliant Classics mentionné, ainsi que dans la série Naxos. Beaucoup d'enregistrements en ont été réalisés sur des albums isolés, dont voici deux exemples (le second, avec aussi des oeuvres de Puccini, Bloch et Barber, est en lui-même assez insolite vu le programme qu'il propose) :




    Dans d'autres posts, j'évoquerai plus tard la musique de chambre, les mélodies et le piano .


    Jacques

  16. #16
    La symphonie de Grieg est une œuvre tout à fait valable. Je ne savais pas que Grieg l'avait reniée.

  17. #17
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    il n'a pas totalement reniée la symphonie en ut, sans quoi il l'aurait sans doute détruite: il s'est contenté d'apposer une note sur le manuscrit qui en interdisait l'exécution.

  18. #18
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    Quote Originally Posted by Fred Audin View Post
    il n'a pas totalement reniée la symphonie en ut, sans quoi il l'aurait sans doute détruite: il s'est contenté d'apposer une note sur le manuscrit qui en interdisait l'exécution.
    C'est exact. A ce sujet, on trouve sur le site Naxos la reproduction du texte (malheureusement uniquement en anglais) figurant sur le livret joint au troisième volume de la série, et beaucoup de détails sont donnés sur cette symphonie de jeunesse.

    On peut atteindre ce texte en allant ici, puis en "cliquant" à gauche de la page sur les mots [en bleu] "About this Recording".

    Jacques

  19. #19
    Quote Originally Posted by Jacques View Post
    Pour ce premier post, je me borne à présenter ci-dessous le coffret de 21 disques que Brilliant Classics consacra à Grieg en 2007 et que je possède (cette boîte est loin de tout contenir mais il y a l'essentiel - 4 volumes pour l'orchestre, 3 pour la musique de chambre, 7 pour le piano et 7 pour les mélodies pour voix et piano -, avec des interprétations dans l'ensemble plus qu'honorables, surtout en ce qui concerne les deux derniers genres) :

    Ce coffret est assez décevant en ce qui concerne l'orchestre (la seule chose qui m'intéresse chez lui). Je m'en suis finalement séparé parce que je ne supportais pas sa musique pour piano, riche en atmosphères impressionnistes (les debussystes devraient y jeter une oreille), et aussi parce que je ne voyais pas trop l'intérêt d'écouter les innombrables mélodies sans pouvoir suivre le texte...

    Depuis j'ai fait l'acquisition de ce coffret chez BIS, avec un Peer Gynt intégral (les textes sont inclus dans le coffret) et toute la musique orchestrale en 8 CD. Le tout est magistralement interprété par Ruud et l'orchestre de Bergen.


  20. #20
    Le texte des mélodies ne figure donc pas dans le livret? C'est un peu embêtant, en effet.

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