Comment ça "qui c’est Kalinnikov?"
Bonjour à tous.
Pour ne pas laisser ces "écoutes comparées" aux seules œuvres reconnues qui encombrent les discothèques, je vous propose de partager le petit voyage que j’ai fait dans mes divers enregistrements de cette très belle symphonie.
Le point de départ a été l’écoute d’un disque Westminster qui gratte, l’enregistrement de Nathan Rakhline datant du début des années ’50. Ce qui m’a remis la musique dans l’oreille. Puis j’ai voulu me souvenir de la version Toscanini, qui m’a fait découvrir l’œuvre, et comparer avec Svetlanov que je considérais comme la référence. Et de fil en aiguille, je me suis repassé mes six versions.
Je vais faire bref pour présenter la symphonie: quatre mouvements, scherzo en troisième position, premier mouvement assez carré, mouvement lent (largo) qui m’évoque furieusement un nocturne (nuit d’été, à mon avis), scherzo assez léger avec trio très lyrique, finale rapide reprenant des éléments des mouvements précédents, puis coda très large et un peu bruyante à mon goût.
Tout ceci avec plein de belles idées, des thèmes et des développements inspirés, dans un ton moins cuivré que Tchaikovsky (ou alors le Tchaikovsky des trois premières symphonies), sans réel apport folklorique mais sonnant immanquablement Russe.
Pour les versions, ça donne ceci :
- Toscanini 1943: Comme on peut s’y attendre, c’est assez sec, très nerveux et tendu mais, comme toujours avec Toscanini, pas si rapide que ça, sans brutalités, et surtout sans que cela cesse de chanter. Le style Toscanini m’a toujours semblé très bien convenir à la musique Russe, et nous sommes en plein dedans.
Le premier mouvement (sans reprise) est clair et nerveux comme il faut, le mouvement lent chante bien, le scherzo n’appuie pas et le finale, pas trop rapide, avance. Autre caractéristique toscaninienne: la coda à peine ralentie. Du coup, elle passe comme une lettre à la poste sans pour autant paraître expédiée. (Ce même rapport de tempo est particulièrement payant dans le passage de l'exécution dans le "Till" de Strauss, par exemple) Le son n’est pas trop mauvais sur mon 33 tours. Ça manque juste un poil de caractérisation à mon goût (solos de vent anonymes, pas trop de travail sur les équilibres).
- Rakhline est plus détendu, un gros poil plus lent, merveilleusement lyrique. Malgré l’orchestre un peu limite les équilibres sont plus travaillés (il a plus le temps), et les solistes ont ces sonorités bien russes qui peuvent rebuter mais me semblent très expressives. Moins de tension que Toscanini, plus d’abandon et de chaleur, et un son "authentique" en font une très belle version.
Le seul défaut est que Rakhline, qui prend son temps dans le finale, est obligé d’élargir encore pour la coda qui en devient un peu lente à mon goût et n’évite pas une relative lourdeur. Sans parler du triangle qui réussit à couvrir l’orchestre au grand complet.
- Svetlanov a enregistré deux fois la symphonie. En 1975 avec l’orchestre d’Etat d’URSS, en 1993 lors d’un concert à Tokyo avec l’orchestre de la NHK. Ce second enregistrement est assez dans la lignée de Rakhline, pas trop rapide, un peu assagi par rapport à 1975, très soigné, avec un orchestre et des solistes un peu anonymes, ce qui hélas grève le largo. On saute la reprise du 1, mais il reste une belle lecture, manquant peut-être un peu de tension. La prise de son est excellente, le public silencieux - sauf à la fin: ça applaudit sec.
Dommage que Exton n’ait pas inclus cette symphonie dans sa série d’enregistrements tardifs de Svetlanov (ils l’on faite avec Ashkenazy et l’orchestre d’Islande, un enregistrement que je ne connais pas), on aurait sans doute tenu une belle chose.
La version 1975 fait figure de référence et, autant le dire, bien que fan j’ai été un peu déçu. D’abord, c’est "du fond de la plus grande piscine construite en URSS, Svetlanov joue Kalinnikov". Ensuite, c’est la période la plus cuivrée de Svetlanov qui, en empoignant la musique avec générosité, frôle la brutalité. C’est formidable avec Balakirev mais Kalinnikov n’en demande pas tant, il me semble. La prise de son, favorisant les aigus, est à corriger si l’on veut éviter des trompettes qui vrillent les tympans.
Une fois ceci fait, que trouve-t-on? Un 1 rapide et nerveux, uniformément vigoureux, et quand le 2 commence, assez pressé lui aussi, on se pose la question : est-ce une référence qui se dégonfle? Mais les choses s’améliorent, le 2 ralentit, le 3 évite d’être trop marqué, les climaxes lyriques explosent bien, et le 4, pris dans un tempo d’enfer, impressionne. On y perd bien quelques notes aux cuivres et quelques traits de violons, d'autant que la prise de son n'aide pas, mais baste. La coda déménage avec des cuivres en rut. Au total, c’est efficace, excitant même, barbare façon symphonie Epique de Borodine, mais un peu univoque quand même.
- Golovanov 1945 chez Bohême music me pose un problème. Je ne suis pas regardant sur la qualité des archives et ça ne me dérange pas si ça gratte, si ça détimbre ou si ça sature. Mais là, c’est la prise d’origine qui est fautive: le micro est au milieu des violons avec la harpe qui vient faire "plink, plink" devant tout le monde de temps en temps, et on devine vaguement d’autres instruments dans le lointain, parfois. Le finale, où les violons ont pas mal de remplissage, est insupportable, et il faut vraiment connaître la partition pour s’y retrouver. Mais je comprends qu’en 1945 en URSS, il y avait d’autres priorités que de mettre les micros au bon endroit.
Au-delà, c’est du Golovanov pas trop typique, sans beaucoup d’emballements ou de rubato, et pas trop de climaxes qui arrachent, rien à voir avec ses enregistrements déments de "Shéhérazade" ou de la 3e de Rachmaninov. A noter que les 3 CDs mp3 de "l’intégrale" Golovanov disponible en Russie ne proposent que le finale de cette symphonie…
- Kondrachine enfin, en 1960, dans un des premiers enregistrements stéréo de Melodiya, présente une approche très différente, très délicate, en demi-teintes. Et, à mon avis, ça ne marche pas. Peu de dynamique, peu de progression, pas même de travail particulier sur les sonorités. Pire encore, cette approche pourrait donner un largo réussi mais Kondrachine expédie fissa ce mouvement, battant tout le monde d’une pleine minute. En gros, ça m’a paru un survol sans engagement et tiédasse. Une déception de la part d’un chef que j’aime habituellement beaucoup.
En résumé, Toscanini se trouve chez Testament et il y a plein d’éditions de Svetlanov 1975 (Melodiya, Moscow Studio Archives, Venezia). Dommage que Rakhline soit indisponible, comme d’ailleurs l’essentiel des autres enregistrements de ce chef dont la discographie est sinistrée (si monsieur Brillant nous écoute, il sait ce qu'il lui reste à faire). Pour une prise de son irréprochable, Svetlanov 1993 se trouve assez facilement sur hmv.co.jp
Avec cela, et l’introuvable version de Fabien Sevitzky à Indianapolis que je ne connais pas, on a fait le tour des éditions en microsillon.
Pour les grand anciens, il existe aussi une version radio de Scherchen (cet homme a-t-il donc tout enregistré?) et une autre d’Abendroth, sorties chez Tahra.
En CD, autres versions inconnues de moi, on trouve donc Ashkenazy chez Exton, une version Doudarova, Kuchar chez Naxos, Jarvi chez Chandos et Samuel Friedmann avec le Russian Philharmonic Orchestra - et une dame à poil en couverture. Qui connaît?
mah








