J'ai pu enfin trouver le temps d'écouter An American Tragedy, j'en profite pour remercier Sud pour son synopsis détaillé qui m'a été bien utile pour me repérer dans l'oeuvre. J'en retire une impression globalement positive, d'une oeuvre qui semble couler de source : les parties vocales, dans un style entre Britten et Menotti sont parfaitement fluides, l'orchestre très présent commente admirablement bien les situations et les tensions à l'oeuvre sur la scène. C'est globalement très expressif et sans effets inutile; Quelques passages (celui du meurtre en particulier) sont vraiment des réussites.
Ce que je regrette c'est surtout le côté téléphoné du livret, qui raconte vraiment « une » tragédie américaine banale et qui m'a profondément barbé. Mais bon c'est un détail, si on se préoccupait tant de la qualité des livrets, on n'écouterait plus beaucoup d'opéra.
J'ai écouté Thérèse Raquin et j'ai trouvé ça superbe : Picker a un immense talent de compositeur d'opéra, ce qui de nos jours est très rare. A vrai dire j'ai entendu peu de choses de ce niveau dans l'opéra contemporain, si l'on excepte quelques pointures comme Birtwistle.
Chez Picker tout est fluide et riche en couleurs, l'orchestre est d'une richesse fantastique qui ne se contente pas de souligner les parties solistes : il y a une étonnante symbiose entre les deux. J'ai trouvé l'orchestre de Therese Raquin encore meilleur que celui d'An American Tragedy, même si l'héritage de Tippett reste sensible. Tout semble couler d'évidence, les parties vocales sont des merveilles, c'est dépourvu de maniérisme intellectuel, d'abstractivité à deux balles comme de séduction facile, bref c'est du grand opéra.
Contrairement à Fred je ne trouve pas l'intrigue lourdingue, au contraire elle m'a parue plus digeste que celle d'An American Tragedy. Je ne suis pourtant pas un grand fan de Zola - j'avoue n'avoir jamais lu Thérèse Raquin - mais même si l'intrigue n'est pas très originale, la fin avec l'apparition du fantôme notamment est quand même bien tournée.
Tant mieux! lourdingue n'est pas vraiment le terme, disons que je trouve le livret un peu bavard, mal équilibré et le côté parisien pittoresque pour américain me laisse dubitatif, de même que l'apparition du mari assassiné.
Ce qui m'intéresse le plus c'est le jalon que constitue l'opéra qui participe à la fois de l'intrigue du précédent et du suivant. Il y a la mère handicapée d'Emmeline et l'assassinat sur l'eau pendant la partie de campagne d'American Tragedy. Musicalement c'est très intéressant la distorsion qui s'opère entre l'acte tonal et sa "grimace" à mesure que les personnages sont rongés par le remords et s'entretuent. La scène du fantôme est reprise thématique dans le concerto pour violoncelle, tirée elle-même du 3ème mouvement de Suddenly it's evening,et les inter-connexions finissent par constituer un univers cohérent en soi qui dépasse l'opéra lui-même.
Pour le reste je suis moins sensible au sujet sans doute et je n'ai pas eu la même réaction émotionnelle de premier degré qu'avec les deux autres, quoique j'admire la facture de la musique.
J'aimerais beaucoup connaître les autres mais il ne semble pas qu'on soit sur la voie de les enregistrer ou de les rejouer et le Met serait bien inspiré de nous sortir American tragedy au lieu du Dernier Empereur de Tan Dun (très intéressante critique au demeurant, je conçois tout ce que j'ai perdu à n'écouter que la bande-son)