Le corps contient donc une âme solidement liée, qui se nourrit du sang. Elle est comparée à l'éther, au feu céleste. Le monde qui nous entoure est peuplé d'esprits, responsables notamment des rêves. Nous savons que les pythagoriciens ne mangeaient pas de viandes, au moins les principales d'entre elles. Le sacrifice du bœuf était assimilé à un meurtre. On ne doit pas ingérer le siège de l'âme, le cœur. Le couteau est l'arme du sacrifice, du meurtre rituel. On doit le détourner et ne pas le plonger dans le feu. (« Il y a une parenté des hommes avec les dieux, parce que l'homme participe du chaud. […] Sont vivants tous les êtres qui participent au chaud.305 »Le feu, comme le soleil, pourrait être assimilé à un principe vital, créateur de souffle et de chaleur, de coction génitrice. On ne doit pas disperser notre chaleur, notre âme, notre feu intérieur. Il faut donc veiller à l'étanchéité de nos couvertures. Le feu ne peut alors voisiner le résidu des êtres vivants : il ne faut pas approcher la torche de l'excrément et l'urine du soleil. Au contraire, la trace de la marmite, siège d'une cuisson vitalisante, doit être effacée des cendres, résidus refroidis devenus impurs du feu éteint. Il ne faut pas s'approcher de l'impur, ne pas tout toucher de sa main droite, la main droite étant pure, la gauche impure306. Peut-être faut-il aussi ne pas trop chercher à s'élever vers le divin. Ne pas s'élever au dessus d'une balance307, d'une nourriture vitalisante qui ne demande qu'à devenir pneumatique, voire spirituelle. Il ne faut pas accepter le voisinage des oiseaux308 dans sa propre maison, ni élever d'oiseaux meurtriers. Quant aux phanères309, ils sont quasi-systématiquement considérés comme parties indissociables du corps dont ils sont issus. Il ne faut donc pas les souiller d'urine ni se placer au dessus d'eux.
Revenons-en maintenant à nos fèves. Diogène Laërce en dit :
« Il prescrivait de s'abstenir de fèves, parce que en raison de leur nature venteuse (πνευματωδεις οντας, pneumatôdeis ontas) elles participent au plus haut point du souffle de l'âme (του ψυχικου, tou psukhikou,) ; et qu'en outre, si on en a pas pris, on laisse son estomac plus au calme. Et grâce à cela, on rend aussi plus douces et dénuées de trouble les images oniriques.310 »
Alexandre Polyhistor, cité par Diogène Laërce, rapporte que pour les pythagoriciens « la pureté s'obtient grâce à des purifications, des ablutions et à des aspersions, en se gardant de tout contact avec les cadavres, avec les femmes qui accouchent et de tout ce qui souille, en s'abstenant de chairs d'animaux comestibles morts de maladie, de rougets, de mulets de mer, d'œufs, d'animaux ovipares, de fèves et de tout ce que défendent aussi ceux qui pratiquent les initiations dans les temples.311 »
Les pythagoriciens auraient donc reproché aux fèves leur nature venteuse, en les associant à ce qui est porteur de vie. Les œufs et les ovipares offrent immédiatement cette caractéristique. Pour ce qui est du mulet (τριγλη) et du rouget (ερυθινος), l'interdit est plus curieux.
Il faudrait tout d'abord être sûr de la traduction, si le nom du rouget évoque incontestablement le rouge, celui du mulet se réfère à un triplement de quelque chose de non identifiable, au moins par moi. La note 7 de mon édition de Diogène Laërce, page 957, indique que les deux termes « désignent le même poisson, le mulet de mer ou rouget ». Confusion qui existe dans le Bailly, au mot τριγλη312. Voici qui rend perplexe, comment peut-on imaginer les Grecs confondant le rouget et le mulet ? Le rouget se rapproche du vivant par sa couleur rouge. Culinairement et gustativement, il est isolé des autres poissons. À Marseille, c'est aujourd'hui le seul poisson qu'il ne faut pas vider. Quant au mulet, il contient très souvent une grande quantité d'œufs, avec lesquels on prépare la poutargue. Je suppose que cette préparation était connue dans l'Antiquité. Aristote évoque la possibilité d'un genre d'animaux « qui soit femelle et n'ait pas de mâle distinct, il est possible que de tels animaux engendrent d'eux seuls un être animé313 ». Il s'interroge alors sur le cas du rouget (ερυθινος), chez qui « on n'a pas encore vu de mâles mais toujours des femelles pleines de frai ».
Les fèves contiennent un principe pneumatique. Leur cosse est cotonneuse, aérée, mais ceci ne semble pas suffisant à en faire l'objet d'une telle abomination. Les fèves font péter, sont carminatives. Guido Ceronetti y voit simplement la cause de la prohibition pythagoricienne :
« La flatulence due à une ingestion de fèves, selon les pythagoriciens, est provoquée par les esprits de morts habitant ces légumes, qui une fois entrés dans leurs corps, tourmentent ceux qui les ont mangés : le jour, par des vents, la nuit par des cauchemars. L'incube serait comme un vent non expulsé qui circule intérieurement, faisant battre les volets qui protègent l'âme endormie.314 »
Rabelais a, quant à lui, décrit des hommes spirituels, ne s'alimentant que de souffles jusqu'à mourir en pétant, en perdant leur âme.
« Deux jours après arrivasmes en l'isle de Ruach, et vous jure par l'estoile Poussinière que je trouvay l'estat et la vie du peuple estrange plus que je ne diz. Ilz ne vivent que de vent. Rien ne beuvent, rien ne mangent, sinon vent. Ilz n'ont maison que de gyrouettes. En leurs jardins ne sèment que les trois espèces de anémones ; la rue et les autres herbes carminatives ilz en escurent soingneusement. […] Ilz ne fiantent, ilz ne pissent, ilz ne crachent en ceste isle. En récompense, ilz vesnent, ilz pètent, ilz rottent copieusement. Ilz pâtissent toutes sortes et toutes espèces de maladies. Aussi toute maladie naist et procède de ventosité, comme déduyt Hippocrates, lib. De Flatibus. Mais la plus épidémiale est la cholicque venteuse. Pour y remédier, usent de ventoses amples et y rendent fortes ventositéz. Ilz meurent tous hydropicques, tympanites, et meurent les hommes en pétent, les femmes en vescent. Ainsi leur sort l'âme par le cul.315 »
L'île de Ruach fait référence à l'esprit hébreux, le ruah. L'anémone est la fleur du vent, du mot grec anemos, dont dérive l'âme, l'animal et l'anémomètre. Elle est la fleur, rouge, de Dionysos.
Deux autres explications ont été décrites pour expliquer l'interdit pythagoricien et orphique des fèves. Salomon Reinach y voit lui un interdit totémique. Il remarque tout d'abord que l'interdit primitif était non pas celui de manger des fèves mais de les tuer. Il se base ensuite sur les vers orphiques :
« Il revient au même de manger des fèves et la tête de ses parents.
Malheureux, tout à fait malheureux, retenez-vous de prendre des fèves. 316 »
La fève est donc assimilée à un être animé, un animal, qu'il est interdit de tuer ou de manger. Il estime ensuite que les Fabii romains, un vieux clan, une des gentes, constituent un clan totémique dont les membres croient à la transmigration des âmes ou à la métempsycose dans les fèves. Personnellement, l'articulation qui fait passer du constat de la fève comme être animé à l'interdit totémique me paraît ténue. Quoiqu'il en soit, cette explication ne me semble pas réellement contradictoire avec celle d'une nature venteuse, pneumatique ou spirituelle de la fève.
Une autre explication, fournie dans l'Antiquité, réside dans l'absence de nœuds (αγονατον, agonaton) de la tige du pied de fèves317. La tige est creuse et sans nœud. Les âmes venteuses pourraient donc remonter de la terre, de l'Hadès, par ce conduit sans obstacle, échelle cosmique sans barreau. (Un conte provençal, répété par ma grand-mère durant mon enfance, met en scène un jeune garçon grimpant jusqu'au paradis ou au ciel, selon les versions, en longeant la tige d'une fève géante.) Là encore, passer de la terre à l'air par la lumière d'une tige sans nœud est compatible avec notre hypothèse. La fève n'engendre plus les esprits, mais en héberge pendant leur transit.
Camporesi exprime ainsi sa perplexité devant sa symbolique de la fève en un condensé non étayé et assez peu clair :
« La fève représente le lien avec le monde souterrain des morts entendu dans sa valence double, complexe et ambiguë , d'ancien et de nouveau, de crainte et d'espérance, de réservoir d'ombres inquiétantes et effrayantes mais aussi comme un écrin d'énergies qui fermentent, inexprimées, et de vie cachées. La fève est le cordon génital, le testicule (fève sèche) ou le membre (fève fraîche ou gousse), qui conduit aux trépassés et aux ancêtres, au clan et au signe totémique de la tribu, suivant une chaîne d'objets symboles magico-sexuels qui relie les pères aux enfants, les grands-parents aux petits-enfants dans une interminable descente généalogique qui exprime l'aventure éternelle, répétée mais toujours renouvelée, de génération et d'anéantissement, de présence et de disparition.318 »

Le feu, comme le soleil, pourrait être assimilé à un principe vital, créateur de souffle et de chaleur, de coction génitrice. On ne doit pas disperser notre chaleur, notre âme, notre feu intérieur. Il faut donc veiller à l'étanchéité de nos couvertures. Le feu ne peut alors voisiner le résidu des êtres vivants : il ne faut pas approcher la torche de l'excrément et l'urine du soleil. Au contraire, la trace de la marmite, siège d'une cuisson vitalisante, doit être effacée des cendres, résidus refroidis devenus impurs du feu éteint. Il ne faut pas s'approcher de l'impur, ne pas tout toucher de sa main droite, la main droite étant pure, la gauche impure306. Peut-être faut-il aussi ne pas trop chercher à s'élever vers le divin. Ne pas s'élever au dessus d'une balance307, d'une nourriture vitalisante qui ne demande qu'à devenir pneumatique, voire spirituelle. Il ne faut pas accepter le voisinage des oiseaux308 dans sa propre maison, ni élever d'oiseaux meurtriers. Quant aux phanères309, ils sont quasi-systématiquement considérés comme parties indissociables du corps dont ils sont issus. Il ne faut donc pas les souiller d'urine ni se placer au dessus d'eux.






