Ce n’est pas moi qui le dit, mais un critique New Yorkais, ce qui fait que cette apostrophe flatteuse s’est rapidement retrouvée sur des placards publicitaires.
Simon Barere (car c’est bien lui) est né à Odessa en 1896. Il est mort d’une hémorragie cérébrale à New York en 1951, au milieu du premier mouvement du concerto de Grieg qu’il jouait accompagné par Philadelphie et Ormandy.
Prévenons tout de suite les amateurs de hi-fi: je vais parler ici d’un pianiste qui n’a guère été enregistré que de manière artisanale, sur des acétates qui grattent, saturent et détimbrent. Une fois passé ces contraintes de son, le jeu en vaut la chandelle à mon avis – sinon pourquoi croyez-vous que je lance un sujet sur la question?
Barere, c’est d’abord une virtuosité ahurissante, pas même approchée par ses petits camarades (mais cette affirmation péremptoire ne demande qu’à être infirmée par quelque spécialiste de la chose digitale). Il est capable de vous balancer des traits d’une rapidité délirante sans perdre une note, et sans donner l’impression de forcer ou de se crisper. Il est aussi capable de lâcher des paroxysmes sonores impressionnants où la précision et la clarté de son toucher évitent tout empâtement.
Donc, comme les autres broyeurs d’ivoire, Barere est à son aise dans les grandes pièces de virtuosité. Comme assez peu de broyeurs d’ivoire, il est également capable d’une grande délicatesse, et il réussit très bien à mon goût les passages lents des œuvres qu’il aborde, les jouant avec une certaine poésie. Les moments calmes ne sont donc pas chez lui de simples transitions entre deux cataclysmes sonores.
Dit comme ça, on a un peu l’impression d’avoir mis la main sur le pianiste du siècle, à la fois sensible et ultra-virtuose. Mais il faut parler du style de Barere et, là, les choses se gâtent un peu. Disons que, comparé à Barere, Horowitz fait figure de p’tit gars sobre et proche du texte… Barere est un super romantique, qui utilise à la fois un généreux rubato ET des changements de tempos déments. Capable de laisser fuser des traits incroyables, il en abuse un peu: si un petit trait arrive, il accélère le tempo pour le rendre plus spectaculaire. Il est d’ailleurs capable de transformer n’importe quoi en étude de virtuosité, jusqu’à la Fantaisie Chromatique de Bach incluse (un exploit).
Il utilise aussi certaines pièces afin de montrer sa prestesse ce qui en finit par nuire à la musique. Entendons-nous bien: il ne manque pas une note, on suit tout, mais c’est tellement rapide qu’on finit par ne plus bien comprendre ce qui se passe, et la musique en souffre. D’ailleurs, le reproche le plus fréquent à son encore est de dire que «c’est du cirque».
Son Bach est donc plus étrange qu’autre chose, devenu comme une pièce d’étude. Idem de sa sonate K.113 de Scarlatti, du finale de la 1ère sonate de Weber, un de ses bis favoris, ou de certaines pièces spectaculaires mais dont je pense que c’est pas la peine de se fatiguer avec comme telle étude Glazounov et de Blumenfeld. De même, ses Scriabine et ses Rachmaninov ont tendance à trop appuyer sur la virtuosité. Dans une pièce très technique comme Islamey de Balakirev, par contre, nous sommes juste dans son cœur de cible…
Beethoven ne résiste pas mal au passage à la moulinette, plus la 27e sonate que la 31e d’ailleurs. Chopin est variable: les études sont un peu creuses, la 5e Valse trop pressée, comme le 1er Impromptu. La 1ère Ballade a un très beau début, une fin un peu foutraque; la Fantaisie Op.49 est elle plutôt bien. L’Andante spianato et Grande Polonaise, étant virtuose au départ, lui va assez. Ça ne surprendra personne que la pièce la plus réussie à mon avis soit le 3e Scherzo.
Il y aussi, de Schumann, un Carnaval très contrasté (pièces rapides très rapides, comme Paganini, ou Papillons), et le résultat, pour éclaté qu’il soit, rend bien compte de la variétés des atmosphères.
Mais la grande affaire de Barere, c’est Lizst. Il peut y donner sa mesure sans compter, la musique est faite pour. Pour les prestiges digitaux, il y a une Legierezza inouïe, au sens premier du terme, une Gnomenreigen étonnante, et surtout une sonate très tenue, d’une tension ahurissante, qui reste la grande réussite de Barere. C’est d’ailleurs par cette œuvre que j’avais découvert le pianiste, suite à une discographie en aveugle dans Répertoire qui le portait aux nues. Cerise sur le gâteau: le son de ce concert de novembre 1947 n’est pas trop mauvais.
Pour dégoter les disques de Barere, il n’y a pas trente-six solutions: tout le monde file chez APR, qui a fait paraître 5 CDs de concerts, et un double CDs des enregistrements studio EMI Londres de 1934/36. Un bon test serait le volume 3, avec la sonate de Liszt. Les volumes 2 et 4 sortent également du lot. Mais si vous tombez sous le charme il y a des choses très intéressantes dans chaque volume. Les deux concertos enregistrés (1er de Liszt et 2e de Rachmaninov), ont des embardées qui mettent à mal les orchestres – de toutes façons captés loin derrière le soliste.
Il est assez étonnant qu’un pianiste capable de déclencher les bravos délirants du public de Carnegie Hall n’ait pas été illico enregistré par RCA ou Columbia, mais il faut dire qu’il est moins à l’aise en studio. Ses enregistrements Remington de 1951 (un label bien obscur pour un pianiste de premier ordre) le montrent moins inspiré – et il y commet quelques accrocs qui étonnent : un gars plus en doigts au concert qu’en studio, quoi. Les enregistrements londoniens sont quand même très biens, et peuvent être tentés par ceux qui craignent les prises de concert par trop mauvaises.
Avantage supplémentaire de Barere : comme il n’a enregistré pratiquement que des pièces courtes, on n’aura pas à se poser la question des reprises. Dans le Carnaval, il a la gentille idée de jouer Sphinxes, quand même.
Pour donner envie de découvrir ce pianiste méconnu, quoi de mieux que d’en fournir certains exemples? Et puis ça permettra d’avoir un peu de musique sur ce forum où l’on en parle beaucoup mais où l’on n’en entend guère.
En guise d’apéritif, la Legierezza EMI de janvier 1934, qui montre notre homme à son plus soigneux.
Autre hors-d’œuvre, une Gnomenreigen en public de 1947, qui vous donnera une idée du son que l’on peut attendre de ces concerts – et de la tension qui peut y naître.
Une réussite en live, telle que publiée au début des années ’50 par Remington (les acétates, toutes récentes alors, grattent moins, mais mon microsillon, lui, est plus sujet à caution) : Islamey de Balakirev, sans doute le concert de novembre 1947.
Lien retiré (notre espace internet n'est pas extensible)
Enfin, pour prouver à la fois que notre homme a vu son style se fixer très tôt, et qu’il est parfois un peu pressé, la 5e Valse de Chopin gravée pour Odéon en 1929, lors de la sortie d’URSS de Barere, et qui constitue sans doute son tout premier enregistrement.
Qui d'autre connait Barere, par ici?
mah




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Et puis je viens de retourner ma discothèque dans tous les sens et je n'ai pas remis la main sur cette version... Faut dire que, à l'instar des romains, je pratique régulièrement la décimation! Peut être est - elle chez les ours et les vautours... Mais les premiers n'ont pas fini leur hivernage et les seconds ont d'autres chats à fouetter puisqu'ils ont été rudement secoués par la tempête... Donc je ne pourrai vous proposer, si je retombe dessus évidemment, cette version de la sonate de monsieur François Liszt que d'ici quelques semaines... J'ai trop écrit le nom de ce pianiste pour aujourd'hui...
( thierry pas provocations inutiles! )
