Le site Classique-Info-disque a connu quelques défaillances ces derniers temps: on accède à nouveau aux archives de critiques mais la base de donnée est apparemment restée bloquée à la date de mars 2011.Comme plus rien de neuf n'est publié, j'aimerais attirer l'attention sur un disque que j'ai trouvé excellent et qui ne bénéficie pas d'une grande publicité malgré un programme original.



L’instrument sublimé par sa boite

Une fois n’est pas coutume, en abordant le disque de Lyonel Schmit et Julien Guénebaut, on se doit de souligner la séduction de l’objet lui-même, élégant et sans prétention, ainsi que cette donnée rare, que la livraison finale est à la hauteur du concept, et ne se contente pas de bavarder autour, tout en livrant un produit musical si parfaitement réussi qu’il aurait aussi bien pu s’en passer ; la richesse du programme, principalement constitué de la Sonate opus 134 de Chostakovitch et de la rare Cinquième Sonate pour violon et piano de Weinberg, parle d’elle-même. « Symbole d'une trace que nous laissons tous, ce disque s'inspire de la transmission, d'un chant qui ne doit jamais s'arrêter », mentionne l’argumentaire commercial du disque : mieux que cela, ses interprètes réussissent à nous faire toucher l’incommunicable.

L’intitulé Le Violon de Rothschild fait allusion à la nouvelle éponyme de Tchekhov qui inspire l’enregistrement et dont le texte est fourni en français et en anglais, texte lumineux dans une époque sombre dont on ne peut ignorer qu’il servit de trame à l’opéra de Veniamin Fleishmann, mort au front après la composition de cette œuvre unique, rédigée sur le conseil de Chostakovitch qui en réalisa l’orchestration. On tremblait que l’évocation en creux –puisqu’il s’agit d’un récital violon et piano- de cette merveille de 1941, interdite de représentation en union soviétique pour propagande sioniste dès sa création scénique en 1968, (année de composition de la sonate en sol mineur) ne soit qu’un prétexte pratique mais d’emblée hors-jeu. Ce n’est pas le cas, le disque est rythmé par une mélodie hébraïque traditionnelle, d’à peine une minute, confiée aux instruments seuls l’un après l’autre, reprise dans la mélodie d’Achron, mondialement célèbre en son temps, non seulement sous l’archet d’Heifetz, mais aussi par la version bouleversante de Joseph Hassid, prodige du violon, alors âgé de dix-sept ans, qui ne laissa qu’une dizaine de plages enregistrées avant de sombrer dans une schizophrénie incurable.



est-il possible d’entendre pareille perfection sans verser une larme ?

Le souvenir de ces artistes fauchés traverse le projet du disque tout en soulignant l’importance de la musique juive en tant que source des sonates de Chostakovitch et Weinberg (lesquelles se répondent en effet autour de ce pôle, par l’entremise du rôle que joua Yuri Levitin, grand absent dans le même registre du portrait en creux et trait d’union entre Fleishmann, Weinberg et Chostakovitch).

Tout serait donc parfaitement réussi dans ce projet, jusqu’à la photo de couverture, qui bien qu’étrange n’est pas loin de donner dans le sublime ? Presque en effet, même si l’on privilégie la nouvelle de Tchekhov à l’analyse des œuvres dans le livret et que les photos intérieures des interprètes se répètent au détriment de la quatrième de couverture qui n’existe malheureusement pas dans une version sans les écritures, et que le filtre gris violacé adopté pour l’impression des clichés gâche un peu le travail du photographe. Le disque est fourni dans deux mastering différents, une version Fidelity destinée à l’appareillage audio haute-fidélité et une version Mobility adaptée aux autoradios et matériels portables. L’originalité de cette entreprise ne nous est pas apparue convaincante quant à des différences fondamentales de rendu, mais les deux versions sont tout aussi agréables à l’oreille avec une légère correction de l’équilibre en faveur du piano dans la deuxième facture.

Mais assez sur l’emballage, penchons-nous sur la musique : malgré l’évolution du son enregistré, il reste difficile de passer après Oïstrakh, dédicataire de la Sonate de Chostakovitch et pour le pianiste de succéder à Weinberg qui donna la version de démonstration devant le comité de répertoire, ou à Richter, remplaçant le compositeur dans la version officielle. Pourtant, ce n’est pas du tout un Chostakovitch à la française qu’on nous présente ici, mais en plus d’une bonne lecture de la partition, Lyonel Schmit et Julien Guénebaut sont pénétrés de l’esprit de la musique avec une parfaite justesse, sans omettre ce qu’il y faut de grinçant, d’allusif, dégageant la modernité de la construction dodécaphonique (car tout procède d’une série initiale bien dissimulée dans des habits néo-tonals). La variété d’attaque et d’intonation du violon est remarquable (les pizzicati sont incroyablement différents d’une mesure à l’autre) le son reste charnu même quand il est blanc. Le tempo du scherzo est rapide sans être forcé, la distance empêche que cela vire au cri, ou à la lamentation désespérée dans une richesse de nuances qui n’exclut pas par endroits une certaine jovialité. Pour un duo si fraîchement formé, l’accord des deux musiciens est exceptionnel et sans faille, dû peut-être aussi aux conseils éclairés de l’ingénieur du son qu’on voit travailler dans la vidéo du making-of

et cela sans rien céder d’une vision personnelle qui ne tente pas de reproduire la référence.

Le même miracle de compréhension immédiate (pour l’auditeur, car c’est bien cela transmettre que parvenir à l’évidence) se reproduit pour la Cinquième Sonate de Weinberg, dont ce n’est que le deuxième enregistrement. Le phrasé est parfait, sans sanglots, tour à tour lumineux et profond. L’étrange construction, un mouvement lent suivi de trois mouvements rapides se déroule dans un ordonnancement classique où aucun détail ne se perd, la virtuosité de la course est parfaitement maîtrisée, et il en faut pour la danse du troisième mouvement autant que pour le début fantomatique du finale.

En complément de ce programme original apparaissent trois mélodies juives d’Europe de l’Est (puisque Joseph Achron, membre fondateur de la Société de musique juive de Saint-Petersbourg qui compta entre autres les frères Krein, est d’origine lituanienne, et les deux autres nés en Ukraine). Ce sont autant de friandises : Abraham Goldfaden parfois surnommé le Shakespeare Yiddish (pour une œuvre théâtrale comptant plus d’une quarantaine de pièces) vint à la musique pour illustrer ses textes : Raisins et Amandes, mélodie apparue dans La Sulamite est le succès qui le rendit immortel. George Perlman, un an l’élève d’Auer comme tous les grands virtuoses historiques du violon, se consacra surtout à l’enseignement et en marge d’une activité qui ne cessa qu’avec sa mort à l’âge de cent-trois ans, écrivit de nombreuses pièces à visée pédagogiques, dont cet Hebraisch au caractère de danse et d’imploration religieuse. Ces œuvres trouvent en Lyonel Schmit, lui-même compositeur d’un recueil de mélodies tzigane, un interprète idéal, qui sait toutefois donner toute sa place à son partenaire, appelé au-delà du simple accompagnement à chanter, dans un caractère qui n’est pas sans rappeler l’écriture de piano d’Enesco.

La mélodie d’Achron qui s’éteint dans un souffle avec ses trilles dans le vibrato ne peut manquer de toucher, éclairant d’un jour plus direct mais non moins sensible les variations savantes du contrepoint de Weinberg et Chostakovitch, démontrant que chacun a su distinguer dans la musique populaire la voix simple de cet humanisme abstrait que ne cessèrent de pourfendre les régimes politiques et les orthodoxies de tous bords. Contrairement au héros de la nouvelle de Tchekhov, n’attendons pas le moment de la délivrance pour nous réconcilier avec la vie ; espérons que ce disque ouvrira bien des oreilles.
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Mélodie hébraïque (traditionnel), violon seul puis piano seul
Dmitri Chostakovitch (1906-1975) Sonate pour violon et piano en sol mineur opus 134
Mieczyslaw Weinberg (1919-1996) Sonate pour violon et piano n°5 opus 53
Abraham Goldfaden (1840-1908) Raisins et Amandes George Perlman (1897-2000) Hebraisch
Joseph Achron (1886-1943) Mélodie hébraïque
Lyonel Schmit, violon (Amati 1650) Julien Guénebaut, piano (Steinway)
Livret incluant la nouvelle {Le Violon de Rothschild} d’Anton Tchekhov en français et en anglais
2 CD (programme identique, masterisation différente) FONDAMENTA FON 1110009 environ 66 minutes
Enregistré en septembre 2010 à l’Arsenal de Metz