Après la guerre, Frankenburger retourna à l’Akademie où il étudia avec Friedrich Klose, ancien élève d’Anton Bruckner, et avec le compositeur suisse Walter Courvoisier. Il débuta dans la vie professionnelle comme membre du personnel musical du Bayerische Staatsoper, durant le mandat de Bruno Walter et celui de Hans Knappertsbusch, puis passa à un poste d’assistant à l’Opéra d’Augsbourg. Comme beaucoup d’autres musiciens de son temps, Frankenburger excellait dans de nombreuses disciplines, étant à la fois pianiste, chef d’orchestre, répétiteur de chœur et compositeur accomplis.
Sa première œuvre orchestrale à grande échelle, le Concerto grosso, fut créée à Chemnitz en mars 1933, mois qui vit l’ascension d’Hitler au pouvoir. Bien que l’œuvre plut a la critique, un journal local attaqua les responsables du concert pour y avoir inclus l’œuvre d’un compositeur juif. Cet incident, cuisant rappel du préjudice dont Frankenburger avait été victime deux ans auparavant, lorsque le nouvel intendant de l’Opéra d’Augsbourg avait renvoyé tous les Juifs membres du personnel, scella sa décision de quitter l’Allemagne. Deux mois plus tard, lorsque Frankenburger arriva au port d’Haïfa au cours d’un voyage préliminaire, il n’avait ni contacts professionnels, ni personnes de connaissance, savait peu d’hébreu, et, comme bon nombre d’autres émigrés, ne possédait pas de convictions sionistes bien profondes. La Palestine lui fournit un refuge qui allait bientôt être refusé à des milliers de Juifs. La décision prise par Frankenburger d’hébraïser son nom fut d’ailleurs à l’origine purement pragmatique. Il émigra en octobre, et sa fiancée, Hely Acham, danseuse originaire de Graz, le rejoignit l’année suivante.
Quatuor avec piano, op. 4
Frankenburger acheva le Quatuor avec piano, op. 4, à Munich durant l’été 1921, bien avant que ne lui vienne toute idée d’émigrer. Lorsque l’ARC Ensemble joua l’œuvre vers la fin de l’année 2012, elle n’avait pas été jouée depuis une exécution radiodiffusée remontant au mois de juillet 1932. Il est difficile de comprendre qu’une œuvre assez importante du compositeur le plus célèbre d’Israël ait pu rester ignorée pendant plus de quatre-vingts ans. Il se peut que la réticence du compositeur à promouvoir ses œuvres antérieures, écrites en Allemagne, y ait joué sa part. Toutefois, depuis sa mort en1984, la partition autographe fait partie du dossier consacré à Ben-Haïm aux archives de la Bibliothèque nationale d’Israël, et l’ARC Ensemble s’est appuyé sur ce document pour préparer une édition fidèle spécialement conçue pour l’interprétation (personne ne sait où se trouvent les parties originales). Le Quatuor avec piano se révèle une œuvre extraordinairement accomplie pour un jeune homme de vingt-quatre ans, et bien qu’elle trouve ses racines dans les musiques de Brahms, Strauss, Reger et Fauré, ses idées possèdent une force réelle, et un sentiment de la forme, du rythme et de la couleur vraiment audacieux et plein de sûreté. Seules «les montagnes russes» du mouvement final - une ouverture solennelle que vient saboter avec désinvolture une railleuse matelote baroque – trahit vraiment la jeunesse du compositeur. La caractéristique la plus saisissante du Quatuor avec piano est peut-être que l’on peut y reconnaître dans l’œuf le style et le tour de phrase des œuvres ultérieures du compositeur.
Deux Paysages, op. 27
En 1939, lorsque Ben-Haïm composa les Deux Paysages (Shtei Temunot Nof), op. 27, son langage musical s’était adapté a un environnement très nouveau. La première pièce du recueil, «The Hills of Judea» (Les Collines de Judée), mêle textures impressionnistes et récitatif hébraique.
Improvisation et Danse, op. 30
Ces éléments mélismatiques sont encore plus apparents dans l’Improvisation et Danse, op. 30, que Ben-Haïm composa la même année, en 1939. Bien que de caractère nettement yéménite, la «Danse» témoigne d’une variété d’influences.
Canzonetta
La «Canzonetta», quatrieme des Cinq Pieces pour piano, op. 34, composée par Ben-Haïm en 1944, descend en droite ligne du Lied ohne Worte (Chanson sans paroles) du dix-neuvième siècle.
Quintette pour clarinette et cordes, op. 31a
Toutefois, c’est dans le Quintette pour clarinette et cordes, op. 31a, que Ben-Haïm réalisa le plus merveilleusement l’amalgame entre Orient et Occident. «J’étais très satisfait,» écrivit le compositeur, «parce que j’avais le sentiment d’avoir enfin réussi à cimenter un style nouveau.» Respectant la tradition trouvée dans les deux piliers du répertoire de chambre avec clarinette, le Quintette de Mozart et celui de Brahms, Ben-Haïm fait appel à une technique essentielle de la musique européenne, la transformation thématique, suivant laquelle les mélodies ou fragments de mélodie sont travaillés pour créer un matériau nouveau gardant un lien de parenté avec l’original. Le thème principal du scherzo s’apparente, par exemple, au thème principal au violon du premier mouvement, thème qui est lui-même né de l’exposition initiale à la clarinette. Et cependant, à cette rigoureuse construction, vient s’ajouter l’intégration d’éléments locaux : la courbe modale dépouillée du thème principal prolongé, l’ornementation et les embellissements très chargés de la ligne mélodique ainsi que des rythmes syncopés nettement marqués. Comme Mozart et Brahms, Ben-Haïm adopte la forme du thème et variations dans le mouvement final, forme embrassée par d’innombrables cultures musicales, bien que les variations de Ben-Haïm explorent le matériau musical au lieu d’offrir aux instrumentistes un véhicule propice à une démonstration de virtuosité. Le biographe de Ben-Haïm, Jehoash Hirshberg, a fait remarquer que le «Capriccio», le scherzo de l’oeuvre, est une citation intégrale d’«Elohei Tzidki» (Dieu de ma justice), chant de louange traditionnel. Voici ce qu’il écrit : «La citation du quintette est clairement exprimée par un changement de texture entre le scherzo et le trio. La mélodie du chant est jouée intégralement, d’abord par le violoncelle, puis par le violon et la clarinette.»".
Jacques
