+
Page 1 of 7 1 2 3 ... LastLast
Results 1 to 20 of 136

Thread: Elliott Carter

  1. #1
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Elliott Carter

    Sur la lancée de la musique américaine entamée ici, un autre compositeur qui vaut le détour. Carter a , de mon point de vue, une facilité naturelle a écrire une musique atonale aérée et décomplexée. Peu de compositeurs parviennent à donner une forme spécifique à la grisaille atonale : chez Carter ce type d'écriture est une seconde nature, c'est spontané et sans prise de tête. Sa musique est sympa, comme son nom et comme le bonhomme en général (paraît-il). Ca se voit assez, je trouve :



    Il a été un élève de Nadia Boulanger, évidemment et de Walter Piston à Harvard.

    Il utilise une technique qu'il appelle "modulation métrique" qui consiste à faire jouer les instruments sur des tempi différents, et ceci simultanément. Ca produit un effet de souplesse étonnant sur le tissu rythmique - on s'y égare agréablement. Le sommet de son oeuvre consiste en une série de cinq quatuors, et c'est par là que je vais commencer, une fois n'est pas coutume.

    Quatuor n°1 (1951 - 42' )

    De tous ses quatuors, celui-ci est le plus long, sans pour autant être le plus marquant. L’écriture, très chromatique sans être absolument atonale, est très complexe : intrications mélodiques labyrinthiques, rythmes d’une abyssale complexité. Cette œuvre a valu a Carter une reconnaissance internationale, et témoigne déjà de sa maîtrise du genre. On y décèle un trait caractéristique de sa musique : des mélodies quasi-infinies en perpétuelle évolution. L'influence de Ives est assez perceptible dans le final.

    Quatuor n°2 (1959 - 23' )

    Une série de miniatures cristallines dans un style franchement atonal cette fois. Cet aspect minimaliste contraste radicalement avec l’emphase du précédent quatuor, même si le style du compositeur, qui s’affirme définitivement, est aisément identifiable. Pour rester dans la subjectivité totale de mes petites présentations, les 9 micro-mouvements m'ont évoqué les humeurs suivantes : 1- affectueux 2- animé 3-agité 4- perplexe 5- réfléchi 6- rêveur 7- frénétique 8- colérique 9- départ.

    Quatuor n°3 (1971 - 21' )

    C'est dans cette oeuvre que le compositeur a mis en pratique sa technique de la modulation métrique. Le principe en est le suivant: on regroupe les instruments du quatuor deux par deux (en général violon + alto et violon + violoncelle) et on les fait jouer sur des tempi différents. Si l'on cumule ce principe avec le sérialisme intégral dont Carter est adepte, on obtient un éclatement absolu de la musique. Je ne sais pas trop pourquoi ses quatuors évoquent pour moi le travail du bois. C'est très boisé.

    Quatuor n°4 (1986 - 29' )

    Comme le quatuor précédent, celui-ci est composé selon les principes de la modulation métrique, ce qui produit un effet d'éclatement extrême: on ne sait plus trop dans quelle direction tendre l'oreille, ce qui est assez déstabilisant. Si l'on devait chercher un fil directeur, il ne serait ni mélodique, ni harmonique ni rythmique, ces paramètres demeurant trop complexes pour être saisis, ce serait sans doute dans ce curieux optimisme fondé sur des spasmes de tension dramatique. On ne sait ce qui rend la musique de Carter agréable à écouter, "malgré tout", oserait-on dire. Il y a là une magie qui tient probablement dans la parfait décontraction avec laquelle le compositeur manipule l'atonalité la plus abstraite. Carter est sans doute le seul compositeur à se sentir absolument chez lui dans l'abstraction totale, aussi curieux que cela puisse paraître, l'intellectualisme qui a étouffé tant d'autres compositeurs n'atteint pas Carter.

    Fragment pour quatuor
    (1994 - 5' )

    Un remarquable travail sur le timbre, on se sent chez Scelsi dans ces traînées de cordes aigües et ces frottements de notes. C'est du reste tellement influencé par Scelsi qu'on ne voit plus trop où est passé Carter: très joli, mais certainement pas ce qu'il a fait de plus personnel.

    Quatuor n°5 (1995 - 20' )

    Un série de miniatures qui renvoie, dans l'esprit, au quatuor n°2, avec une méticulosité plus accrue ici, et une attention portée sur les timbres qui laisse penser que Carter n'a pas toujours été insensible aux recherches de Feldman. on se croirait le nez dans la pelouse à observer la vie des insectes. Nettement plus économe dans ses moyens que les précédents (la plupart du temps les instruments jouent seuls, beaucoup de silences)

    Les indications de style ci-dessous ne figurent pas dans la partition, il ne s'agit que d'impressions d'écoutes impressionistes. 1- sec 2- fuyant 3- sautillant 3- 4- méditatif 5- hésitant 6- chuchotements 7- discret 8- cynique 9- espiègle 10- contemplatif 11- catégorique 12- je sais pas.

  2. #2
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Re : Elliott Carter

    L'oeuvre symphonique maintenant.

    Il a écrit une Symphonie pour 3 orchestres, couplée avec A Mirror on which to Dwell, dont je n'ai gardé qu'un souvenir diffus. C'était un vinyle, que j'ai copié à partir d'une platine au saphir usé sur une cassette (de toute façon je n'ai plus de magnétophone).

    A l'exception notable du Boston Concerto, un petit chef-d'oeuvre à mon avis, et de la Symphonia, l'oeuvre orchestrale de Carter me paraît en-deçà de sa musique pour quatuor, quoique pas inintéressante.

    The Minotaur (1947 - 33' )

    C'est totalement du Copland, depuis l'orchestre jusqu'aux rythmes et aux thèmes: c'est sympa mais ça ne vaut pas le modèle, et ça n'a rien du grand Carter

    Orchestral Variations
    (1955 - 23 ' )

    Du post-Schoenberg post Copland des Orchestral Variations : pas très personnel.

    Three Occasions
    (1986 - 17' )

    La première est très brutale et ne va pas sans rappeler l'orchestre cosmique de Xenakis. Le II est lent et sombre, avec de puissantes nappes de cordes ponctués de coups de trombones, la III est dans le même genre. C'est assez impressionnant, mais pour le coup il n'est pas très original.

    Symphonia "Sum Fluxae Pretium Spei"
    (1993 - 44' )

    "Je suis la fierté de l'espoir qui s'écoule", quelque-chose comme ça. Il faut d'abord signaler le défi que constitue cette symphonie atonale : retenir l'attention de l'auditeur sur 45 mn de musique aussi complexe est un exploit. Mais grâce à la fraîcheur et la clarté de son écriture, Carter évite toujours l'enlisement ou on sombré tant d'autres: le I est vif et incisif, avec des sonorités nettes et brillantes - et un sens de l'invention musicale qui fait que l'on ne s'ennuie jamais. Le II, sans doute le plus beau car Carter excelle dans les mouvements lents, est plus planant et inquiet. Le III est magnifique: délicieusement mystérieux et printanier, avec des pépiements de flûtes, de discrets effleurements de cordes et des coulées de clarinettes.

    Asko Concerto (2000 - 12' )

    Pas exceptionnel; il tourne un peu en rond dans un univers sonore aride et minimaliste. On l'a senti plus inspiré, comme par exemple dans le magnifique

    Boston Concerto (2002 - 19' )

    Très finement écrit; avec une grande délicatesse: utilisation aristocrate du pizz grave, bois fuyants et colorés comme des serpentins, entrelacs de harpe, de cloches, de piano, accords de cuivres chauds. Bref c'est un régal.

    Dialogues (pour cor anglais, piano & orchestre) (2003 - 14' )

    Usage très profond des basses, piano cristallin, très vif et expressif, nappes d'orchestre - toujours finement ciselé malgré un certain académisme atonal.

    Je poursuivrai dans quelques jours avec les concertos, autre pan majeur de son oeuvre;

    Gilles

  3. #3
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    C'est une très bonne idée d'ouvrir ce fil: oui, l'homme est sympathique et plein d'humour (comme Milton Babbitt, d'ailleurs: il faut croire que les compositeurs américains de cette génération là ....Babbitt bientôt 92, Carter bientôt 99, étaient des mecs qui n'avaient pas oublié l'humour et le second degr&#233.

    Dans l'ancien forum, j'avais ouvert un fil sur le cycle In Sleep, in Thunder pour voix de ténor et ensemble de chambre qui avait bien dû susciter....au moins zéro réponse

    Je te laisse parler des oeuvres, et j'apporterai quelques commentaires sur celles que je connais, après avoir réécouté.

    Sur les quatuors, dans ma discothèque:







    pour Elegy



    pour le cinquième quatuor et Fragment



    à vrai dire, celui-là, c'est surtout pour le troisième quatuor de William Schuman

  4. #4
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Catalogne
    Posts
    4,360

    Re : Elliott Carter

    Bonsoir à tous!

    Voici le disque qui m'a fait découvrir Carter, il y a une bonne dixaine d'années, et puis j'ai découvert ensuite les quatuors dans la version des Juilliard! Le choc! Depuis je l'avoue humblement je n'ai rien découvert d'autres de Carter! Mais je compte sur vous!

    thierry

    ps : Naxos, pour fêter les 100 ans du compositeur se lance dans une intégrale des quatuors.



  5. #5
    Administrateur
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Jemappes / Valencia
    Posts
    9,138
    Ah oui, excellente idée et merci Couack de consacrer ce fil à Carter, un compositeur bourré de talent et fort sympathique en effet, semble-t-il

    Les quatuors sont formidables ! la version que j'en possède est celle des Arditti, chez Etcetera ; à signaler aussi, toujours du côté des quatuors, ce superbe album, Lauds and Lamentations, paru chez ECM, où des oeuvres de Carter sont associées à d'autres d'Isang Yun (tiens, ce nom me rappelle quelques souvenirs aussi... ) :

    Heinz Holliger y est magistral, - comme très souvent


    On y trouve notamment un quatuor pour hautbois, violon, alto et violoncelle, - et d'autres pièces pour instruments seuls. C'est très réussi

  6. #6
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Quote Originally Posted by thierry h View Post
    Naxos, pour fêter les 100 ans du compositeur se lance dans une intégrale des quatuors.

    Bonjour Thierry,

    Je ne savais pas cela. Quel est le quatuor à cordes associé à ce projet?

    Est-ce un jeune ensemble comme le Pacifica String Quartet (qui les joue en concert)?

    Dans un monde normal, ce devrait être Sony Classical, dépositaire du legs - mais pas de l'esprit, ça c'est sûr - Columbia US, qui devrait mettre les petits plats dans les grands pour fêter Elliott Carter.

    Une preuve de plus, de mon point de vue, que les supposées majors de cette industrie ne font pas un bon travail.

    D'ailleurs, c'est probablement Sony Classical qui est aujourd'hui le dépositaire du premier enregistrement d'un quatuor à cordes d'Elliott Carter: le premier de 1951, qui avait été enregistré en février 1955 par le légendaire Walden Quartet :Homer Schmitt & Bernard Goodman, violons;
    John Garvey, alto; Robert Swenson, violoncelle.

    Non seulement, CBS et ensuite Sony n'a rien reporté en compact du legs de cet ensemble, mais ils n'ont même pas confié le soin à des gens comme Testament de le faire

  7. #7
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Ceci dit, avant d'avoir 100 ans, Elliott Carter aura 99 ans le 11 décembre prochain.

    Pour celles et ceux interessés, un lien avec une interview donnée par le compositeur à la radio publique en 2002:

    ici

    On y trouve à la fois la transcription écrite de l'entretien, et la bande audio.

    Plein de bon sens, beaucoup d'empathie, une tonne d'humour: un vrai régal.

  8. #8
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Catalogne
    Posts
    4,360

    Re : Elliott Carter

    Salut Tahar!

    Effectivement il s'agit bien du Pacifica Quartet! Le premier volume sera consacré aux 1er et 5ème quatuors! Sortie française en janvier 2008! Mais je crois que les disques Naxos sortent plus tôt aux US ?

    thierry


  9. #9
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Michael Gielen et la musique d'Elliott Carter.

    Un seul grand chef européen a défendu en concert comme au disque la musique d'Elliott Carter, sans relâche depuis 25 ans: Michael Gielen.

    Michael Gielen avait commencé à jouer des oeuvres d'Elliott Carter pendant sa période de directeur musical à Cincinnati, et il a continué ensuite, à Baden-Baden notamment.

    Ce disque:



    devrait être une brique de base de toute discographie Carter, d'autant plus que son prix est dérisoire.

    A Cincinnati, Gielen avait déjà enregistré ce disque:



    Le concerto pour piano est un doublon, mais les Variations pour orchestre font le prix du disque.

  10. #10
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter: James Levine Variations for Orchestra.

    Ces mêmes Variations for Orchestra qui ont été enregistrées par Jimmy Levine à Munich dans un disque dont on a déjà parlé par ailleurs:



    Comme pas mal de disques du legs de Munich, il remet quelques idées d'aplomb sur l'art de ce chef d'orchestre

  11. #11
    Membre
    Join Date
    Nov 2007
    Location
    Entre Mulhouse et Amiens
    Posts
    535

    Re : Elliott Carter

    Bonjour Tahar,

    C'est sympa de nous parler de Carter, et notamment de ses quatuors (j'avoue avoir séché sur des pièces composées par lui, notamment pour percussions seules). Je ne connaissais pas ses sympathies scelsiennes; elles sont intentionnelles ou non?

    Bien à vous,
    Vincent

  12. #12
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Quote Originally Posted by Vincent H View Post
    Bonjour Tahar,

    C'est sympa de nous parler de Carter, et notamment de ses quatuors (j'avoue avoir séché sur des pièces composées par lui, notamment pour percussions seules). Je ne connaissais pas ses sympathies scelsiennes; elles sont intentionnelles ou non?

    Bien à vous,
    Vincent

    Salut Vincent,

    A vrai dire, c'est Gilles qui a parlé des quatuors: rendons à César

    Je ne sais pas vous répondre à propos des sympathies scelsiennes: peut-être Gilles en sait-il plus?

    Ce que je sais, c'est que Carter a développé, pendant son séjour romain dans les années 53 et 54, une amitié avec Luigi Dallapiccola et Gofreddo Petrassi.

    Celle avec Luigi Dallapiccola n'a malheureusement pas duré très longtemps pour cause de.....décès du compositeur italien , en revanche, celle avec Goffredo Petrassi a duré jusqu'à la fin de la vie du compositeur italien...mort à plus de 99 ans en 2003.

    Carter a écrit une superbe pièce pour violon seul, dédiée à Gofreddo Petrassi, dont j'ai déjà parlé dans le précédent forum.

    Intitulée Riconoscenza per Gofreddo Petrassi, on la trouve sur cet album de Michelle Makarski, dont on a déjà vanté les mérites de nombreuses fois:



    Bien qu'il parle couramment le français depuis son adolescence, et qu'il soit venu de nombreuses fois en France, on ne peut pas dire que la France musicale lui en ait été très reconnaissante et programme souvent ses oeuvres.

    Seul Pierre Boulez, malgré tout le mal qu'on peut dire de lui, programme régulièrement la musique d'Elliott Carter depuis très longtemps.

    Une amitié tout à fait réciproque, puisque le compositeur américain a dédié à Pierre Boulez trois oeuvres: la dernière "Retrouvaille" en 2002. Avant, il avait écrit une pièce pour flûte et clarinette pour les 60 ans du compositeur français, et une autre pour flûte, clarinette et marimba pour ses 70 ans.

  13. #13
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Quote Originally Posted by Couack View Post
    Three Occasions (1986 - 17' )

    La première est très brutale et ne va pas sans rappeler l'orchestre cosmique de Xenakis. Le II est lent et sombre, avec de puissantes nappes de cordes ponctués de coups de trombones, la III est dans le même genre. C'est assez impressionnant, mais pour le coup il n'est pas très original.
    Je reviens un peu sur les commentaires de Gilles, après avoir réécouté le disque de Gielen.

    Je suis d'accord avec la description que tu en fais: on entend la même chose manifestement.

    On n'en tire pas les mêmes conclusions

    Oui, c'est très impressionnant comme musique, mais la deuxième refléxion qui me vient n'est pas que ce n'est pas très original, mais que c'est très bien écrit.

    Je ne crois pas que Carter ait fait de l'originalité une finalité en soi: il a été qualifié de "Maverick", c'est à dire de "rebelle" ou d'indomptable " (les Mavericks, au départ, étaient les chevaux sauvages qu'on tentait d'apprivoiser à la monte dans des rodéos ou dans les plaines du far west), pas dans le sens d'original, mais dans le sens n'appartenant à aucun courant, et composant une musique profondément personnelle: les trois occasions sont clairement pour moi du Elliott Carter: je ne vois ni Diamond, ni Babbitt, ni Sessions, ni Copland, ni Balada, ni Bazelon, ni Rochberg, ni Zwilich (encore que ?) composer une oeuvre comme cela.

  14. #14
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Re : Elliott Carter

    Merci Tahar pour toutes ces précisions; j'ignorais l'existence de la plupart de ses disques - et de l'amitié qui liait Carter et Petrassi et de pas mal d'autres choses ! Que de découvertes, et moi qui croyait bien connaître Carter ! Je vais réécouter Three Occasions et essayer de te répondre plus précisément à ce sujet.

    Pour les quatuors la version sur laquelle se base mes descriptions est celle du quatuor Juilliard que tu as présentée plus haut (à l'époque j'avais même économisé mon argent de poche de lycéen pour me payer ce coffret). Pour le quatuor n°5 c'est la version Arditti (trouvée dans une médiathèque).

    Amicalement,

    Gilles

  15. #15
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Re : Elliott Carter

    Pour Carter et Scelsi, à vrai dire c'est un parallèle que j'ai fait mais qui n'engage que moi : si Carter est un type sympa, Scelsi l'était apparemement nettement moins - il me paraît improbable qu'ils aient entretenu des rapports d'amitié - mais bon je n'en sais rien en fait. D'une façon générale je crois que la musique de Carter est très éloignée de celle de Scelsi, mais dans ce Fragment pour quatuor il y a, je trouve, quelque-chose de Scelsi. Une chose est certaine : Carter, qui est un érudit et qui a toujours été très attentif à ce que produisaient ses contemporains, connaissait certainement la musique de Scelsi.

    Un autre parallèle intéressant quand même, les deux ont écrit cinq quatuors. Et ceux de Scelsi valent aussi le déplacement (j'en avait parlé en détail ailleurs).

  16. #16
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Re : Elliott Carter

    Je continue ce petit tour d'horizon de la musique de Carter avec les concertos.

    Concerto pour piano (1967 - 23' )

    Il y a ce paradoxe chez Carter qu'il parvient à écrire un truc frais et agréable dans un langage abstractisant: c'est de l'atonal devenu limpide. C'est une œuvre très vive et colorée, un véritable petit univers dans lequel il fait bon se perdre: le I est plus gai et le II plus sombre, sinon on y retrouve ce même langage de micro-explosions localisées, souvent vif et cristallin.

    Concerto pour orchestre (1969 - 22' )

    C'est assez brutal et chaotique: dans l'ensemble c'est du post-schoenberg, avec cette ambiance intriquée un peu pesante, et une orchestration un brin confuse.

    Concerto pour hautbois
    (1988 - 20' )

    Si on excepte le son aigre de Holliger dans cette version, c'est une très belle œuvre: le hautbois déroule une arabesque ininterrompue sur un orchestre ciselé avec une précision microscopique. Chez Carter il n'y a pas de narcissisme, l'œuvre est aérée, évoque plus facilement la nature ou la ville que les tourments d'une âme en peine , l'orchestre est très coloré. C'est dans le mvt lent que l'oeuvre atteint toute sa densité, avec des nappes de cordes mystérieuses, quelques notes égrenées par des cloches, des tambours, des bois, autour d'un hautbois souvent émouvant de beauté.

    Concerto pour violon (1990 - 26')

    Une œuvre très fluide, avec un violon parfois un peu rèche mais qui ne renonce pas au lyrisme (surtout dans un mouvement lent où l'orchestre se tient nettement en retrait). Le final est plus guilleret, on ne peine jamais à suivre les pirouettes de ce violon qui semble gambader allègrement dans un sous-bois orchestral - jusqu'au pied de nez final. Il faut également signaler un équilibre impeccable entre l'orchestre et le soliste. Tout cela semble écrit avec une déconcertante facilité, c'est l'évidence apparente des grandes oeuvres.

    Concerto pour clarinette (1996 - 20' )

    Une oeuvre fluide là encore, avec de belles sonorités de piano et de xylophones, mais une certaine tendance à abuser des suraigus de clarinette. Après un départ très vif, une longue arabesque contemplative très appaisante dans ces eaux harmoniques froides et lumineuses dont le compositeur a la spécialité, puis à nouveau de la vivacité pendant 3' et une nouvelle arabesque lente et veloutée (les nappes de violons aigues sont le seul accompagnement ici), la fin est plus chaotique et plus conformiste, avec sauts de notes et éclats de cuivres clustérisés.

  17. #17
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Quote Originally Posted by Couack View Post
    Concerto pour orchestre (1969 - 22' )

    C'est assez brutal et chaotique: dans l'ensemble c'est du post-schoenberg, avec cette ambiance intriquée un peu pesante, et une orchestration un brin confuse.
    Sans vouloir faire exprès d'être chiant, je ne suis de nouveau pas d'accord.

    C'est brutal et chaotique, mais c'est voulu , et je ne trouve pas cela pesant.

    j'en parle parce que j'ai réécouté avec les trois occasions.

    Ce concerto pour orchestre est une sorte de "musique à programme", qui a pour propos d'illustrer musicalement le poème de St John Perse "Vent", et qui décrit la destruction et la renaissance de l'Amérique après le passages de vents violents provenant de cyclones.

    Lorsque j'entends cette oeuvre, dirigée par Gielen, c'est une image qui me vient tout à fait à l'esprit: donc, oui, c'est violent, brutal et chaotique, mais à aucun moment, je ne trouve cela pesant.

    Quote Originally Posted by Couack View Post

    Concerto pour piano (1967 - 23' )

    Il y a ce paradoxe chez Carter qu'il parvient à écrire un truc frais et agréable dans un langage abstractisant: c'est de l'atonal devenu limpide. C'est une œuvre très vive et colorée, un véritable petit univers dans lequel il fait bon se perdre: le I est plus gai et le II plus sombre, sinon on y retrouve ce même langage de micro-explosions localisées, souvent vif et cristallin.
    Un mot sur ce concerto pour piano, parce que là, je n'y entends pas la même atmosphère que toi. Je trouve que l'oeuvre a un caractère dramatique prononcé.

    Sur le plan de l'écriture, Carter a composé une sorte de concerto grosso pour piano, petit ensemble et orchestre. En effet, en plus du piano, un sous-ensemble orchestral concerte à la fois avec le piano et l'orchestre.

    Le piano est clairement, à mon sens, en opposition pure et dramatique avec l'orchestre, et le rôle du sous ensemble orchestral, est de rapprocher le piano de l'orchestre (aujourd'hui, on nommerait cela un conseiller psychologique, ou un go-between ou un ombudsman, selon les situations ).

    Je trouve que l'écriture est d'ailleurs très forte, tout en étant très complexe, en matière de capacité à créer cette atmosphère.

    L'oeuvre est d'ailleurs sans aucune complaisance, ce qui me fait l'admirer encore plus, puisqu'il n'y a pas de réconciliation: cela se termine par un climax où les percusions "ferment définitivement la gueule du soliste" (si vous me permettez cette image triviale, mais juste).

    Et, lorsque le piano termine dans une douce et lente coda, c'est une impression trompeuse: il est tout seul, et la relation est terminée, sans qu'il y ait eu reconciliation.

  18. #18
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Gdańsk
    Posts
    2,056

    Re : Elliott Carter

    Mais non, tu n'es pas chiant du tout : ce que je raconte est parfaitement subjectif et ça m'intéresse beaucoup d'avoir un témoignage d'écoute contradictoire - une oeuvre offre différents angles d'attaque. Pour le concerto pour orchestre je dois le réécouter avec ton commentaire à l'esprit, je pressens que je peux être d'accord; pour le concerto pour piano je n'ai pas eu le sentiment d'une opposition radicale à l'orchestre, mais par contre je suis d'accord avec toi pour dire que c'est sans complaisance !

    Je me doutais que tu saurais apprécier mieux que moi le concerto pour orchestre d'ailleurs, je suis moins réceptif que toi aux aspérités orchestrales. Il y a à mon avis un certain parallèle avec celui de Tippett.

  19. #19
    Membre
    Join Date
    Nov 2007
    Location
    Entre Mulhouse et Amiens
    Posts
    535

    Re : Elliott Carter

    Merci Gilles pour vos précisions. J'avoue que j'ai beaucoup de mal avec Carter, alors que Scelsi a été une grande découverte pour moi.
    Pour Carter, je partage vos réserves sur le concerto pour orchestre, même si je dois déplaire à Tahar. En revanche, j'aurai assez de mal à argumenter dans ce sens, car il y a sans doute beaucoup de choses qui m'échappent.
    Merci pour ce panorama, en tout cas!

  20. #20
    Membre
    Join Date
    Oct 2007
    Location
    Lynchburg, Virginia & Bethesda, Maryland
    Posts
    1,579

    Re : Elliott Carter

    Quote Originally Posted by Vincent H View Post
    Pour Carter, je partage vos réserves sur le concerto pour orchestre, même si je dois déplaire à Tahar.
    Quelqu'un avec un avatar comme le votre ne me déplaira jamais, cher Vincent,

    Et puis, des désaccords de compréhension ou d'affinités esthétiques ne me déplairont jamais: de la confrontation naît la lumière!

    C'est la mauvaise foi et la méchanceté qui me déplaisent.


+
Page 1 of 7 1 2 3 ... LastLast

     

Posting Permissions

  • You may not post new threads
  • You may not post replies
  • You may not post attachments
  • You may not edit your posts